La semaine dernière, nous avons évoqué les Bibles de Gutenberg. Nous avons notamment vu qu’un exemplaire de cette Bible se trouvait à la Bibliothèque de Saint-Omer dans le Nord Pas de Calais. Ce n’est d’ailleurs pas le seul livre extraordinaire que possède cette bibliothèque… A la fin de l’année 2014, Rémy Cordonnier, le responsable des fonds anciens de la Bibliothèque, y a aussi découvert un First Folio de Shakespeare:

Bonjour Monsieur Cordonnier. Vous êtes responsable des fonds ancien de la bibliothèque de Saint-Omer . Pouvez-vous nous décrire en quelques mots votre parcours?

J’ai un parcours un peu atypique par rapport à la profession. En fait, je viens du monde universitaire. J’ai un doctorat en histoire de l’art médiéval, spécialisé depuis la maitrise dans l’étude des manuscrits médiévaux et du livre ancien en général. J’ai été recruté en tant que contractuel à Saint-Omer lors de la création du poste en novembre 2011.

Pourquoi la Bibliothèque de Saint-Omer a t-elle une collection aussi importante de livres anciens?

Parce qu’elle a bénéficié, comme la plupart des bibliothèques publiques en France qui ont un fonds ancien, des saisies révolutionnaires; et que le nord de la France était une zone géographique très riche en abbayes.

Saint-Bertin, la plus ancienne, remonte quand même au milieu VIIème siècle. C’était une très grosse abbaye qui avait une grosse bibliothèque et donc on a récupéré ces livres là. Il y a également toutes les autres institutions religieuses de la région: l’abbaye cistercienne de Clairmarais, la Chartreuse de Longuenesse, les différents couvents de la ville, les deux collèges de jésuites, le séminaire épiscopal, etc… toutes ces anciennes bibliothèques religieuses sont devenues, ce que l’on appelait à l’époque, le dépôt littéraire, qui ensuite a été le noyau de la première bibliothèque publique de Saint-Omer fondée en 1799.

Est-ce que vous savez comment la Bible de Gutenberg est arrivée à la bibliothèque?

Elle est venue avec la bibliothèque de Saint-Bertin, mais on ne sait pas précisément quand elle est arrivée à la bibliothèque de Saint-Bertin.

Elle porte l’Ex-Libris (une sorte de signature qui marque l’appartenance) d’un des abbés du début du XVIIIème siècle mais rien ne permet dans l’état actuel des recherches d’affirmer que c’est bien lui qui l’a acheté à bibliothèque. Il a très bien pu faire apposer ses armes pour l’intégrer à une sorte de bibliothèque privée qu’il avait, ou parce qu’il a payé la reliure à un moment donné de l’ouvrage, qui pouvait déjà être là avant…

C’est un peu difficile, on ne peut pas répondre malheureusement sur l’arrivée de la Bible à Saint-Omer. Par contre, son arrivée dans les collections publiques de la bibliothèque, ça c’est 1799.

Quand on regarde la première page de la Bible de Gutenberg, on voit des annotations manuscrites. Est-ce que vous avez réussi à les déchiffrer?

Oui, c’est une écriture datée entre le XVIème et le XVIIème siècle et c’est une note de bibliothécaire qui est une mention d’Ex-Libris, là encore, qui signale qu’elle vient de la bibliothèque de Saint Bertin, et qui en décrit comme le contenu. Comme nous n’avons que l’Ancien Testament, la note nous mentionne les livres bibliques contenues dedans.

La semaine dernière, j’ai lancé un petit défi à mes auditeurs. Je leur ai demandé de me dire quelle lettre de l’alphabet représentait la lettrine écrite sur la première page de la Bible. Est-ce que vous pouvez nous donner la réponse?

Alors, c’est un F.

Pourtant ca ressemble vraiment un P pourtant…

En fait, les antennes du F se referment. C’est un jeu d’empattement. Quand on a des doutes, il suffit de lire ce qu’il y a à côté. C’est le début du prologue de Saint-Jérôme qui écrit à son frère Ambroise, donc on a « Frater Ambrosius ».

Un peu mot pour conclure sur la Bible de Gutenberg.

Rappelons que Gutenberg n’a pas inventé l’imprimerie: il a invité la typographie occidentale. Il a piqué l’idée aux Chinois qui faisaient cela depuis 400 ans. Pour ceux qui souhaiteraient avoir un petit rappel de ces débuts, on a fait un petit récapitulatif lié à la finalisation du catalogue régional des incunables pour le Nord Pas de Calais. Ce récapitulatif explique un peu l’origine de cette imprimerie et comment elle s’est développée en Occident (cf ci-dessous).

Passons maintenant à votre découverte récente. Vous avez découvert à la bibliothèque, un « first-folio » de Shakespeare datant de 1623. Avant toute chose, est-ce vous pouvez nous expliquer ce qu’est un first-folio?

C’est la façon anglaise de prononcer « Premier In-Folio », c’est-à-dire la première édition dans le format In-Folio de l’oeuvre théâtrale complète de Shakespeare.

Qu’est-ce qu’un In-Folio?

C’est un livre dont les pages sont composées de feuilles qui sont pliées une seule fois. On fait 4 pages avec une feuille. On sait pour l’œuvre de Shakespeare, qu’avant l’In-Folio, il y a avait une série d’in-quarto c’est-à-dire où les feuilles sont pliées 4 fois. Ce sont des formats plus petits et qui eux ne comportaient qu’une seule pièce à chaque fois.

Est-ce que vous pouvez nous raconter comment vous avez fait cette découverte?

C’est dans le cadre de la préparation d’une exposition (qui se tiendra cet été et dans lequel l’In-Folio sera présenté) sur les liens entre notre région et le monde de langue anglaise (à la fois le Royaume-Uni, mais également les États-Unis).

On a des liens assez étroits avec ces cultures et, suite à une suggestion du pays d’Art et d’Histoire, on a eu envie de valoriser ces liens. Du coup, nous, la section patrimoine de la bibliothèque, avons proposé de présenter notre collection de livres d’auteurs de langue anglaise dans les fonds anciens. On est parti d’un précis de littérature anglaise pour dessiner la scénographie et bien sûr, on ne pouvait ne pas parler de Shakespeare. Même s’il est intéressant de se rappeler, qu’à son époque, il était loin d’être aussi célèbre que maintenant, c’était un auteur parmi d’autres, apprécié, mais forcément pas très célèbre.

On pensait n’avoir ici que des éditions plutôt du XIXème siècle, voire des traductions françaises et on a eu la bonne surprise de voir dans notre catalogue ancien que l’on avait une édition du XVIIIème siècle, en tout cas, c’est comme cela qu’elle était présentée. Pour chaque exposition, on propose un petit livret d’accompagnement, qui donne des descriptions un peu plus poussées sur chacun des items qui sont mis sous vitrine.

Lorsque je suis arrivé à la description de ce volume, je me suis rendu compte qu’il était autre que ce qu’on pensait être… Il était un peu plus ancien et surtout j’ai compris pourquoi la description était aussi lacunaire ou en tout cas légère: la page de titre était manquante et donc la personne au XVIIIème siècle ou début du XIXème siècle qui s’est chargée du catalogage de ce livre a mis ce qu’elle avait pu voir à l’époque. Il n’y avait pas internet, c’était un peu plus loin de faire des recherches. Comme mon travail ici est, entre autres, de préciser ces informations, j’ai fait un travail de recherche pour identifier l’édition et c’est comme cela que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un exemplaire du First Folio, la célèbre première édition des œuvres complètes de Shakespeare.

Sans la première édition de ces œuvres imprimées, dans la mesure où on n’a conservé aucun manuscrit de Shakespeare, il y a au moins une douzaine de ces pièces, je crois, qui auraient été perdues. Pour la culture de langue anglaise, vu la célébrité de Shakespeare, et son importance dans l’histoire de la langue, ce livre est vraiment fondamental pour les anglais et les personnes de langue anglaise. C’est ça qui fait sa célébrité. C’est comme la Bible de Gutenberg, il possède une charge historique très très importante et c’est ça qui a fait qu’il y a eu ce buzz planétaire sur le sujet quand c’est sorti.

Finalement, il n’est pas si rare puisqu’il en reste 233 dans le monde, ce qui est, quand même, assez conséquent. Sachant qu’à côté, on va présenter la première édition de la Reine des Fées de Spenser de 1590 donc plus ancienne, et il en reste que 23 dans le monde. Mais elle est nettement moins célèbre. Spenser n’a pas eu la notoriété et surtout le prestige par la suite qu’a eu Shakespeare… L’annonce de sa découverte dans nos fonds n’aurait pas eu le même retentissement que celle du First Folio.

Si l’on va à la bibliothèque de Saint-Omer, est-ce que l’on peut observer ces deux manuscrits?

Oui et Non ! Ca dépend quand vous viendrez à la Bibliothèque! Pour le First Folio, il sera présenté cet été pendant 3 mois : du 30 mai au 26 août. Pour la Bible de Gutenberg, elle est présentée tous les ans aux journées du Patrimoine sous vitrine. Donc vous avez au moins 2 jours par an où vous pouvez voir la Bible de Gutenberg de Saint-Omer dans la Salle du Patrimoine.

Est-ce que vous avez un livre préféré à la bibliothèque?

Ce n’est pas forcément mon préféré, mais comme j’y ai consacré 5 ans de ma vie, j’ai une certaine affection pour lui… C’est un exemplaire enluminé du tout début du XIIIème siècle du Traité des oiseaux de Hugues de Fouilloy à qui j’ai consacré ma thèse de doctorat. Il y a même quelques articles qui mettent en valeur le contenu de ce volume.

Un petit mot pour conclure?

Juste rappeler pour les Audomarois qui lisent cette article que nous ne sommes pas qu’une bibliothèque patrimoniale. Il y a aussi une vaste section de lecture publique qui fonctionne en complément direct avec notre collection et dans laquelle ils peuvent trouver des livres consultables et empruntables et qui peuvent leur donner plein d’informations sur l’histoire de nos collections et bien d’autres choses de culture générale.

Un grand merci d’avoir pris le temps de répondre à nos quelques questions.

Pour aller plus loin, découvrez les versions numérisées:

– de la Bible de Gutenberg de Saint-Omer

– du First Folio de Shakespeare de Saint-Omer

– du Traité des oiseaux d’Hugues de Fouilloy

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