Dans un Kosovo qui ressemble toujours plus à une bombe à retardement, la mort mystérieuse d’un jeune militant d’opposition dans la cellule de sa prison, cristallise la colère contre le gouvernement et le président Hashim Thaçi. Les autorités parlent de suicide, mais peu nombreux sont ceux qui écoutent encore les politiques.
de notre correspondant régional,
Depuis plusieurs semaines, le Kosovo est en ébullition. Dans toutes les villes du Kosovo, les manifestations et les veillées funèbres se multiplient depuis la mort d'Astrit Dehari dans la prison de Prizren, au sud-ouest du pays. Le 5 novembre dernier, ce jeune homme de 26 ans, étudiant en 6e année de médecine, a été retrouvé sur le sol de sa cellule, étouffé après s'être enfoncé volontairement une bouteille en plastique dans la bouche, selon le procureur en charge de l'enquête. Une version à laquelle la famille et les amis de l'étudiant n'accordent aucun crédit. Depuis, l'onde de colère se propage comme une trainée de poudre. « Justice pour Astrit » réclame la jeunesse du Kosovo sur les réseaux sociaux.
Les contradictions de l'enquête
Quelques heures après le drame, le directeur de la prison expliquait que le jeune homme était décédé après avoir absorbé une dose mortelle de médicaments. Une version vite contredite par l'autopsie, qui a en revanche révélé des traces de coupures aux poignets et au cou, ainsi que des hématomes sur les jambes et les poings. Pour Tomë Gashi, l'avocat engagé par la famille, la seule hypothèse envisageable est celle d’un passage à tabac ou d’un interrogatoire qui aurait pu mal tourner.
C'est que Astrit Dehari était loin d'être un détenu ordinaire. Accusé de « terrorisme », le jeune homme avait été arrêté le 30 mois d'août avec cinq autres personnes, soupçonné d'avoir lancé des cocktails Molotov sur le Parlement du Kosovo. Astrit Dehari était en fait un membre actif du mouvement Vetëvendosje, la principale force d'opposition au gouvernement. Pour beaucoup, sa mort est donc un meurtre politique.
Un décès qui plonge en tout cas le Kosovo dans une nouvelle crise...
Depuis des mois, l'opposition réclame la démission du gouvernement, accusé de corruption généralisée et de brader la souveraineté du Kosovo, alors que des négociations se tiennent à Bruxelles sur la normalisation des relations entre Pristina et Belgrade.
Après la mort d'Astrit Dehari, le mouvement Vetëvendosje demande le départ des ministres de l'Intérieur et de la Justice et une enquête indépendante. Mais les principaux responsables du parti veulent éviter tout débordement. « Le gouvernement cherche à nous criminaliser, il veut nous provoquer pour mettre délibérément le Kosovo à feu et à sang et se présenter ensuite comme le seul garant de l’ordre », explique par exemple Visar Hymeri, le président de Vetevendosje.
Les ambassades occidentales multiplient de leur côté les pressions discrètes pour que l’enquête soit reprise sur de nouvelles bases, craignant que l’affaire Dehari ne provoque une explosion sociale dans un Kosovo où la jeunesse, frappée par un chômage massif, hésite entre exil et révolte. « Nous sommes habitués à la corruption de nos dirigeants, mais s’ils se mettent à tuer nos enfants en parlant de démocratie, c’est trop. Nous ne les laisserons pas transformer le Kosovo en une dictature à la Pinochet », s’indigne une enseignante venue présenter ses condoléances à la famille, d'Astrit Dehari.
En signe de recueillement, mais aussi de colère, un grand portrait du jeune homme a été affiché sur l'avenue Mère Térésa, la principale artère de la capitale Pristina.