Le 26 mars dernier, le premier TGV, train à grande vitesse médicalisé partait de l'Est de la France pour acheminer 20 malades du coronavirus vers des hôpitaux de la région Ouest. Depuis un mois, ces voyages se sont répétés y compris jusqu'en Allemagne. Faute de pouvoir ôter les sièges, question de poids et d'équilibre du train, les rames ont dû être été réaménagées et fournies en bouteilles d'oxygène. 48H de préparation, 200 cheminots mobilisés pour ces wagons médicalisés dont les ancêtres étaient des trains ambulances, spécialement construits pour l'évacuation de blessés.

En France, c’est de l'armée et d'un calcul cynique que tout est parti. Pendant la Première querre mondiale de 14-18, il y avait tellement de morts, de malades et de blessés qu’il s’agissait plus, avec ces trains sanitaires, de désencombrer les champs de bataille que de soigner les troupes. A bord, les blessés ou les malades étaient entassés sur des civières ou des matelas de paille. Les uns dans des voitures passagers, les autres dans des wagons normalement réservés aux marchandises.

Peu de médicaments mais du vin qui servait un peu à tout, raconte l’historien Michel Worobel. « Imaginez, à l’époque, les blessés et les malades  ne se comptaient pas en milliers mais en dizaine de milliers. Il fallait faire de la place. Les autorités militaires du nord de la France demandaient qu’on les expédie le plus loin possible. Certains trains ont donc dû traverser le pays dans des conditions sanitaires déplorables. Il n’y avait pas de désinfectant, on utilisait du vin ou de l’alcool fort pour nettoyer le petit matériel de chirurgie. Quant aux victimes, elles n’étaient jamais endormies, les stocks de chloroforme étaient vite épuisés, les urgentistes les calmaient avec quelques rares médicaments comme la quinine ou l’opium. »        

Marie Curie, pour des trains à radiographies médicales

Photographier les blessures provoquées par les obus, ôter les débris métalliques des corps, éviter les amputations. Voilà le concept de la chercheuse en médecine nucléaire, une femme sensible au sort des combattants. Au point d’en avertir les autorités militaires pour en équiper les trains sanitaires. Les débuts de l’imagerie médicale, mise au point grâce aux travaux de Marie Curie, marqueront un tournant dans les soins des deux guerres mondiales en Europe. Mais trop compliquées à installer dans les trains, les radiographies arriveront bientôt dans les hôpitaux militaires.

Des trains médicaux pour le pèlerinage de Lourdes

Les années de paix arrivant, la Société des Chemins de Fer a passé un contrat avec les associations catholiques. Partant de certaines régions stratégiques, ces trains sanitaires ont connu leur plus grand succès avec le voyage organisé pour les pèlerins de Lourdes. Infirmes ou atteints de graves problèmes respiratoires, ces malades voyageaient couchés dans les voitures appelées voitures ambulances.

Muriel Lanchard, responsable de l’hospitalité Notre Dame de la Voie à Paris, les connait mieux que personne puisqu’elle accompagne les croyants. Aujourd’hui,  elle en conserve une vraie nostalgie. « Nous voyagions toute la nuit, des aventures inoubliables ! Chaque région avait un train à sa couleur, sourit-elle, se souvenant que le train vert partait du Nord de la France, le train orange démarrait de Bretagne. Ils s’arrêtaient régulièrement dans d’autres gares pour prendre des pèlerins supplémentaires. Pendant trente ans, jusqu’au début des années 2000, nous avons voyagé dans ces trains médicalisés. Aujourd’hui, ces trains Corail n’existent plus, ils ont été vendus à l’Italie, d’autres sont au musée du patrimoine ferroviaire. Pour nous, la donne a changé, voyager en TGV devenait trop coûteux, alors nous sommes passés à l’autocar ! Et croyez-moi, les autocars que nous louons, en accord avec l’entreprise, sont transformés pour être médicalisés. Les sièges sont ôtés et l’espace est rééquipé, élargi pour les brancards. Le confort est aussi bon pour nos malades que dans les trains. Alors oui, c’est vrai, le voyage pour Lourdes est deux fois plus long, mais il est vraiment sécurisé et plaisant. »

Du bricolage de haute volée, mais peut mieux faire (Bernard Aubin, secrétaire général de la Fédération indépendante du rail)

A la différence des TGV, les Trains à Très Grande Vitesse, qui ont transporté les malades du Covid-19 ces deux derniers mois en France, leurs ancêtres les plus élaborés ont été des trains Corail fabriqués dans les années 70 par la firme Dietrich.

Bien agencés, des espaces à l’intérieur de la rame étaient spécialement dédiés aux médecins et infirmières. Dans la crise du Covid-19, ce sont les voitures bar qui ont servi de salle de repli pour les soignants. De plus, précise Bernard Aubin, secrétaire général de la Fédération indépendante du rail, « la préparation des TGV a été une prouesse, 200 cheminots mobilisés jours et nuit les deux jours précédant le convoi.»

Monter 400 bouteilles d’oxygène dans des conditions difficiles, puisqu’il est impossible de retirer des sièges dans un TGV (question de contrepoids et d’équilibre sur les rails) nécessite une bonne pratique, les urgentistes et les techniciens français ont réussi le pari mais à quel prix. Qu’il s’agisse d’épidémie ou d’attentats, dit Bernard Aubin, la France doit réfléchir à construire de nouveaux TGV modulables à la demande, inspirés des anciens Corail et de leurs voitures ambulances.

« Quand je vois, ajoute-t-il, comment les civières ont été arrimées sur les sièges, je dis que c’est du bricolage, un bricolage de haute volée, mais que l’on pourrait éviter en construisant des trains adaptés aux défis de l’époque et de notre avenir, c’est-à-dire les épidémies, les attentats. C’est vrai que ces trains, en réduction de vitesse, ont permis de faire voyager les malades du coronavirus dans de meilleures conditions que dans celles d’un hélicoptère ou d’un avion. Mais il va falloir vraiment repenser nos matériels avec certaines rames élargies pour un plus grand confort des soignants et des malades. »  

En Inde, des trains pour les malades du Covid19

Des trains médicalisés existent donc en Italie, mais aussi aux Etats-Unis, et l'Inde dans cette crise médicale, vient d’annoncer qu’elle transformerait certains wagons en voitures ambulances pour l'acheminement de malades du Covid-19.