Des radios qui oscillent, la Chooooôôôôse, un hasard imprimé et un pic vert russe. Le troisième volet de nos petites histoires de la Cryptographie parle d'espions et d'ondes
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Ceci est une partie du script de la release Ex0093 du programme CPU, Histoires de la cryptographie, 3ème partie : Des espions et des ondes, diffusé le Jeudi 27/9 à 11h. Plus d'infos sur le site de l'émission.
Si vous suivez le programme en podcast, préférez le flux du site de l'émission logo de l'émission CPU

Bonjour à toi, Enfant du Futur Immédiat : Guerre froide, théâtre d'ombres

Bonjour à toi, Enfant du Futur Immédiat, toi qui vient de revoir « The Imitation Game ».

À peine finie la guerre contre l'Axe nazi, les alliés se préparent à se déchirer.
Victorieux et en meilleure forme que les empires Britanniques et Français qui se délitent, les États-Unis et l'Union Soviétique se regardent en chiens de faïence. Les deux nouvelles superpuissances se mènent une guerre glaciale qui ne dit pas son nom.

Une guerre larvée qui évitera les confrontations directes, mais dont les coups bas et les morts se font dans les recoins les plus sombres des coulisses. Si des guerres régionales auront lieues comme la Corée, le Vietnam et l'Afghanistan, ou encore tous les conflits de la décolonisation et d'après… les deux nouvelles superpuissances vont surtout user de combattants qui ne sont pas des militaires réguliers.

Il faut dire qu'entre les mouvements de résistance, ou encore les acteurs célèbres qui servaient de postiers pendant leur tournées mondiales, la Guerre de l'Ombre a montré son efficacité. Et que les outils technologiques comme Enigma, le cassage de code ou l'arme atomique ont maintes fois fait basculer le rapport de force.

Après la Seconde Guerre Mondiale, la fiche de poste d'un espion professionnel s'est radicalement transformée ; notamment avec les rôles actifs de la Cinquième Colonne de Franco en Espagne et ceux de la Résistance en Europe.

C'est l'époque d'or, celle où les romans de John le Carré se disputent au spy-fi, les romans d'espionnages grandiloquesques comme les « James Bond » et autres « Chapeau Melon et Bottes de Cuir ».
La réalité sera encore plus sombre, encore plus noire, encore plus discrète.
Enfant du Futur Immédiat, avant que tu fonces te renseigner sur ce fameux Mur de Berlin qui aurait été un rideau de fer, je te rappelle pourquoi nous revisitons ces histoires : Ce sont les évolutions technologiques qui nous intéressent, et plus exactement les solutions de chiffrement qui ont connu d'énormes évolutions… quoique très discrètes…

Le Gourou : Hedy Lamarr

Hedwig Eva Maria Kiesler nait à Vienne en 1914. À 16 ans, elle entre dans le milieu du cinéma, attirée par la technique, mais son joli minois la passe rapidement de script de plateau à devant la caméra. Elle se retrouve l'année suivante à l'affiche de films à succès et commence parallèlement une carrière au théâtre.

En 1933, à 17 ans, elle joue plusieurs scènes complètement dénudée, et même un orgasme dans la première scène de sexe montrée dans un film de fiction non-pornographique (Le lien est sur le site cpu.pm, bande de petits vicelards). Le film en question, « Extase » fera un carton mondial, il sera projeté à la deuxième Mostra de Venise… où il fit scandale. L'Église et Mussolini reprennent en main l'organisation et la programmation de l'édition suivante du festival.

À en croire les résumés de ce film, il raconte qu'une femme trois fois plus jeune que son mari est délaissée par ce dernier, elle prend un amant.

Et justement, l'actrice va se marier quelques mois après le tournage du film. Elle a 18 ans, il en a 33 (oui, belle différence d'âge là aussi). Monsieur sera Freidish Mandl, la 3ème fortune d'Autriche. Un important marchand de canons, il commerce avec les dictatures fascistes dont il épouse aussi les idées. Il reçoit dans son manoir ses meilleurs clients, les dictateurs Mussolini, Hitler, et leurs homologues fascistes hongrois, roumain, etc…

En privé, Freidish Mandl se montre terriblement jaloux et possessif de sa femme Hedwig. Son obsession pour le film « Extase » le pousse à en racheter toutes les copies disponibles, ou presque : ainsi, Benito Mussolini refusa de vendre la sienne. Oui, le même Benito offusqué de sa projection à la Mostra. Devant l'insistance de ce marchand de canons à racheter la pièce, Benito a dû penser que sa femme était une bombe très puissante.

Monsieur Mandl obligeait Madame Mandl à ne pas quitter son manoir sauf en sa compagnie. L'obsession de son mari empêche Hedwig Kiesler de continuer sa carrière d'actrice, à un âge où bien des rôles lui sont offerts.
Leur mariage ne tiendra même pas 4 ans.

Elle le fuit dans des conditions très rocambolesques : elle racontera qu'elle a drogué sa domestique qui la surveillait, et s'était déguisée avec son uniforme pour quitter Vienne. Enfin, ça c'est ce qu'elle a raconté. Hedwig Kiesler part pour Paris puis Londres. La beauté de l'actrice et sa réputation sulfureuse due au film convainc Louis B. Meyer, le patron du studio MGM pourtant réputé de mœurs très prudes, à lui offrir un contrat avec sa major. Elle ne se fait pas prier pour emménager à Hollywood en 1938, car ses origines juives la mettent en danger dans une Europe grignotée par l'Allemagne Nazie. C'est là qu'elle prit Hedy Lamarr pour nom de scène.

Elle joue aussitôt dans le film « Casbah », remake du « Pépé le Moko » avec Jean Gabin, son premier carton aux États-Unis, où sa beauté sera comparée à celles de Greta Garbo ou Marlene Dietrich.
Elle tourna dans une trentaine de films, notamment le « Démon de la chair » (un thriller d'Edgar George Ulmer, en 1946) et « Samson et Dalila » (peplum de Cecil B. DeMille en 1949, un gros carton deux fois oscarisé).

Et elle eu au civil 5 autres mariages… et des amants à en remplir la presse à scandale qui la qualifiait de la plus belle femme d’Hollywood. Elle confessera des liaisons avec Howard Hughes, Robert Capa, John Fitzgerald Kennedy. Beau palmarès, mais ce n'est pas ça qui nous intéresse.

Déjà curieuse sur les technologies, l'actrice a pris goût avec son premier mari pour l'armement et la recherche militaire.

Hedy Lamarr est … Le Gourou

Car oui, en plus d'être magnifique, l'actrice était géniale ! Après de longues journées de tournages à Hollywood, elle adorait imaginer, bricoler et inventer dans son atelier.
Ayant suivi son premier mari dans plusieurs colloques de militaires, industriels et scientifiques, elle s'est intéressée à la recherche appliquée dont les problématiques de l'armement. Comme celui du guidage des torpilles marines. La torpille radio-guidée était une technologie toute récente mais souffrant d'un très gros problème : le risque que le signal soit repéré par l'ennemi, qu'il soit donc brouillé et que le missile soit détourné de sa cible. Il était important que la fréquence de commande ne soit pas facilement trouvable. Eh oui, toujours la même problématique de la fréquence secrète de Marconi.

Son idée qu'elle a eu avec le pianiste George Antheil consistait à faire des sauts rapides entre fréquences au signal, selon des séquences synchrones entre l'émetteur de commande et la torpille guidée. On prend un signal pilote, qu'une mécanique fait bouger le long d'une certaine largeur de fréquence, sur des décalages qui semblent au hasard. On n'est pas vraiment dans un chiffrement, mais dans une dissimulation qui prend les mêmes bases aléatoires que le chiffrement.
Pour ce mode de transmission, il faut mobiliser une bien plus grande bande passante que réellement nécessaire, mais quand on est en temps de guerre, on prend la ressource dont on a besoin.

Leur concept fut travaillé avec des chercheurs du California Institute of Technology, le CalTech, et des équipes mises à disposition par Howard Hughes qui soutenait le violon d'Ingres de l'actrice. Le brevet est déposé en 1941 sous son vrai nom ; Hedy Lamarr le tient à disposition de l'état Fédéral et de l'Armée Américaine, ce qu'elle estimait être de bonne guerre. Vous ai-je dit qu'elle connaissait Hitler, Mussolini et consorts ?

Mais si la théorie était belle, l'électronique de l'époque, principalement à lampes, n'était aucunement capable de tenir les caractéristiques suffisantes : fragile, encombrante, et pas très réactive car soumise à un temps de chauffe. Sans compter la mise en œuvre de la programmation du saut de fréquence, à base de mécanique de piano automatique. Une excellente idée mais trop novatrice, qui allait dormir dans des cartons pendant une vingtaine d'années…
(probablement à côté de l'Arche d'Alliance, qui sait ?)

La technologie du saut de fréquence put enfin être mise en œuvre grâce aux transistors qui apparurent au début des années 1950s et aux circuits intégrés 10 ans plus tard. Les premières radios à saut de fréquence furent embarquées pour le blocus de Cuba, lors de la crise des missiles en 1962, soit juste après l'expiration de son brevet.

C'est au début des années 1980s que cette technologie commença enfin à émerger dans le civil.
Ainsi, le saut de fréquence fut la base du standard américain de téléphonie mobile numérique CDMA (Code-Division Multiple Access). Cette astuce permit d'ajouter une sécurité contre les écoutes, trop faciles en radiotéléphonie analogique, mais aussi pour réduire les interférences avec les autres émetteurs et permettre à plusieurs personnes de transmettre en même temps.

On retrouve aussi l'étalement de spectre par saut de fréquence, le nom du procédé, dans le signal GPS et dans les premiers modes de transmission Wi-Fi afin de corriger les échos, les distorsions et les interférences avec les autres signaux.

Si Hedy Lamarr fit fortune en tant qu'actrice, elle se ruina par ses activités de productrice au cinéma ; quant au brevet sur la transmission radio à étalement de spectre, il ne lui rapporta pas grand-chose. Son autobiographie sorti en 1966 « Ecstasy and Me » racontait ses nombreuses aventures amoureuses mais entachât sa réputation ; elle accusa plus tard les plumes de la maison d'édition d'en avoir romancé une bonne partie. Comme elle faisait très peu d'interview en radio ou à la télévision, cela n'aida pas à sa cause. Son livre fut parodié par Andy Wharol dans un vaudeville dramatique, elle fut moquée par François Truffaut dans « La Nuit Américaine » :

J'ai connu des caprices plus couteux ! ll y avait une actrice autrichienne, Hedy Lamarr, qui était une des reines d'Hollywood. Elle regrettait tellement le climat pluvieux de son Tyrol natal qu'elle avait fait installer dans sa propriété en Californie une machine à faire la pluie.
(Alexandre, à 1h32 dans le film)

Hedy Lamarr poursuivi Mel Brooks car son film « Le sheriff est en prison » comportait un certain Hedley Lamarr que les autres protagonistes surnomment Hedy ; elle ne goûta pas la blague, mais se fera débouter par la Justice.

Dans les années 1970s, elle ne répond même plus aux propositions et fuit tout rencontre physique, refusant de se montrer, obsédée qu'elle était par sa beauté passée. Elle tenta de la regagner par la chirurgie esthétique, mais le résultat fut pire.
Elle vécut ses dernières décennies recluse dans son appartement, ne communiquant que par téléphone, qu'elle utilisait plusieurs heures par jours.

C'est une interview de Fleming Meeks pour le magazine Forbes en 1990 qui révéla au public son rôle d'inventrice, une interview qui servira de base au documentaire « Bombshell : The Hedy Lamarr story », renommé en France « Hedy Lamarr : From Extase to wi-fi ». La manière dont elle fut écartée du monde des inventeurs car trop belle, et spoilée de son brevet car non Américaine, fut révélée et a fait scandale. L'industrie lui a rendu hommage, tardivement, certes, mais avec respect : Pour sa technologie ingénieuse, Hedy Lamarr et George Antheil reçurent en 1997 le prix des pionniers de l'EFF (L'Electronic Frontier Foundation).

Hedy Lamarr mourut de vieillesse en 2000, retirée en Floride.

Artefact du passé : la Chose (The Thing)

L'Allemagne Nazie est vaincue, mais l'été 1945 n'est pas encore paisible : les États-Unis ferraillent encore contre le Japon Impérial côté Pacifique. Pas aidés par l'URSS car Staline n'est pas encore entrée en guerre contre l'empereur Hiro Hito, malgré leur frontière commune en Sibérie. Mais clairement, on approche de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, maintenant qu'elle est finie en Europe.

Averell Harriman, l'ambassadeur Américain à Moscou, reçoit le 4 Août 1945 un cadeau de la part des Pionniers soviétiques en geste d'amitié entre les peuples : La vaillante organisation de la jeunesse communiste lui offre une reproduction en relief du Grand Sceau des États-Unis, une pièce sculptée en bois assez imposante, d'un diamètre d'une quarantaine de centimètres et 5 d'épaisseur.
Tout y est : du fameux aigle à tête blanche, les 13 étoiles représentant les premiers États et la devise latine E pluribus unum (Plusieurs unis). La cérémonie fut sûrement solennelle, bon enfant… et mineure. (quoi ? j'ai mal choisi mes mots ?)

Le 6 Août 1945, la ville d'Hiroshima est écrasée par une bombe d'un genre nouveau. Deux jours après, Moscou entre enfin en guerre contre le Japon en envahissant "la Mandchourie occupée et les Îles Kouriles. Une deuxième bombe atomique détruit Nagasaki, l'Empereur Hiro Hito capitula avant la fin Août.

Pendant ce temps à Moscou, l'ambassadeur Américain avait fièrement accroché la sculpture en bois au-dessus de son bureau, et il était passé à autre chose.
Mais le cadeau est empoisonné : dans la sculpture en bois se cache un micro espion, une merveille d'ingénierie radio-électrique baptisée le Renne (Северный олень) par les Soviétiques, et qui sera surnommée La Chose (The Thing) par les Américains.

La nouveauté de ce dispositif d'écoute est qu'il transmet le son par radio mais qu'il n'embarque pas d'alimentation électrique. C'est un émetteur passif, se nourrissant littéralement de l'énergie radio-électrique qui lui est envoyé via un faisceau directif à une fréquence donnée par émetteur à moyenne distance. Sa conception était simple au possible : une membrane vibre en fonction du son, et constitue avec une plaque métallique un microphone à condensateur avec une cavité résonante [PS : Cette technologie est utilisé par le micro que j'utilise]. Une antenne reçoit l'énergie d'un émetteur radio, la sélection de la fréquence a été décidée par sa longueur et génère des interférences à la fréquence d'alimentation en fonction du son. Pas de lampes radios, quasi rien de fragile.
Tout le dispositif fait moins de 30 grammes, si on exclut le boitier en bois. Rien pour régler le son, rien pour filtrer, ça émet un peu large en fréquence, mais ça fait le taf.

Quand le NKVD (l'ancêtre du KGB… évidemment que c'était eux, ahahaha ! AHAHAHAHAHAHAHA ! HAAAA ! HAHAHAHAHA ! )…
Quand le NKVD avait vent d'une importante réunion dans le bureau de l'Ambassadeur, une camionnette banalisée se garait pas loin du bâtiment, qui illuminait par faisceau radio La Chose et écoutait en retour sur une fréquence harmonique les conversations captés par le micro.

Ce mode de fonctionnement est proche des technologies RFID et de nos cartes bancaires sans contact (NFC) actuelles : si l'engin n'est pas illuminé sur sa certaine fréquence avec un minimum de puissance, il n'a pas d'énergie pour émettre. Du fait de son mode de fonctionnement, l'écoute n'était pas continue, donc l'émission non plus, ce qui se montre un avantage pour qu'il ne se trahisse pas en cas de recherche active. Et c'est ce qui explique que le micro espion ne fut découvert qu'en 1951, quand un opérateur radio de l'ambassade Britannique qui écoutait les fréquences des contrôleurs aériens russes, entendit tout d'un coup une conversation avec son patron et son homologue américain.
Eh oui, les réceptions de l'Ambassadeur sont toujours un succès.

Le contre-espionnage américain a mis du temps à en trouver la source : "ils ont commencé par détruire à la masse des murs du bureau de l'ambassadeur ; ceux-ci venaient d'être rénovés par des ouvriers russes. C'est en ouvrant l'insignifiante pièce de bois qu'ils tombent sur La Chose.

Personnellement, je note que Le Renne est restée en place 6 années, très chouette score pour un dispositif d'écoute, alors que l'Ambassade Américaine était très régulièrement fouillée à la recherche de micros.

Mais la découverte fut tue : une partie du métier d'espion est de berner les autres, et donc faire croire au KGB que La Chose n'étant pas encore découverte, qu'elle communiquait encore des informations fiables. Et comme ils avaient cassé son dispositif en ouvrant le boitier en bois, il a fallut le reconstruire empiriquement car le système n'avait pas été complètement compris. Et tenir les conversations réellement importantes ailleurs que dans le bureau de l'Ambassadeur.

Le scandale du micro-espion ne fut rendu public qu'en 1960, comme contrefeu après le crash d'un avion espion U2 en territoire soviétique. L'URSS avait convoqué le Conseil de Sécurité de l'ONU pour accuser publiquement les États-Unis d'espionnage. Ces derniers exhibent alors sur la table du Conseil de Sécurité La Chose, comme preuve que les Soviétiques ont violé la convention de La Havane sur les représentations diplomatiques.
La preuve exposée au Monde reste un coup de théâtre, qui inspirera à la comédie à la fiole de ricine interprétée par Colin Powell en 2003, pour accuser l'Irak d'avoir des armes de destruction massive.

Après la dénonciation officielle de La Chose, d'autres dispositifs d'écoutes furent découverts durant la décennie 1960s. Suite à un incendie en 1977, les États-Unis font construire une nouvelle ambassade pour réduire les risques d'écoutes. Et justement, le problème est qu'ils ont FAIT construire : les matériaux, les machines-outils, les ouvriers,… trop cher pour tout faire venir depuis l'Amérique, le KGB s'en est donné à cœur joie pour piéger les nouveaux bâtiments. Je vous rassure, l'ambassade soviétique à Washington a eu droit aux mêmes égards.

Le Gourou : Léon Theremin


Derrière l'ingéniosité de la Chose, il faut rendre hommage à son créateur Lev Sergueïevitch Termen, mais vous le connaissez mieux sous son nom latinisé :
Léon Theremin est… Le Gourou



Oui oui, le créateur du premier instrument de musique électronique.

Léon Theremin est né en 1896 à Saint-Pétersbourg, à l'époque capitale de l'empire Russe. Dans cette même ville renommée Petrograd, il étudie l'électricité à l'Université, montrant très vite un goût prononcé pour la musique et la physique.



Alors qu'il cherchait à construire un appareil pour mesurer la pression des gaz, il remarque que les mouvements de sa main entraine des variations du son témoin aigu ; il crée l’éthérophone en 1919. Mais nous connaissons mieux le premier instrument de musique électronique sous le nom de Thérémine. Un meuble en bois monté sur pied, avec une antenne droite qui modifie la hauteur du son, et une antenne boucle qui en modifie le niveau sonore.



[démo d'un theremin]



En 1922, il donne un concert devant Lénine, qui y voit un objet de propagande. Léon Theremin fait donc des tournées de concerts et de conférences en Russie pour promouvoir la Fée Électricité ; tournée qui part en Europe en 1927, puis les États-Unis où il s'installe l'année suivante.

Il y dépose le brevet de son instrument, accorde des licences à General Electric, une entreprise qui est à la fois constructrice d'appareils électroniques mais aussi distributrice de disques et a son réseau radio alimenté par des orchestres en live, à l'affût des nouveautés sonores. D'ailleurs, afin de parfaire l'attrait de son invention, Léon Theremin travaille un répertoire avec la violoniste Clara Rockmore, dont il tombe amoureux.



Mais avec la crise de 1929, trop cher à l'achat, trop difficile à maitriser, le thérémine restera un objet de curiosité surtout apprécié par les bruiteurs d'Hollywood, pour illustrer par exemple les films d'horreur ou de science-fiction.



Theremin ne reste pas inactif et met au point d'autres outils électroniques comme un synthé à percussion, un détecteur de mouvements pour une alarme, un détecteur de métal pour la prison d'Alcatraz et il ne manque aucune occasion pour visiter les bureaux de recherche des grandes entreprises.



L'inventeur disparaît brusquement en 1938, sans laisser de traces. Certains soupçonnent un enlèvement des services secrets soviétiques. Malgré les recherches des proches et de la Police, il est déclaré mort, mais sans cadavre.



En fait, il a fuit les États-Unis suite à des soucis financiers. L'argent de ses contrats revenaient majoritairement à Moscou. Et il est soupçonné d'avoir profité de son statut d'inventeur célèbre pour avoir fait du renseignement industriel au profit de l'URSS.



Mais à son retour au pays, il est accusé de tentative de meurtre envers une des huiles du Kremlin. Déporté dans un camp de travail forcé, il sera vite réinstallé dans une chamrachka, un laboratoire surveillé destiné aux recherches militaires.


C'est là qu'il a créé le Rêne, alias La Chose. Mais il y a aussi conçu d'autres merveilles électroniques comme le micro Bourane : un faisceau infrarouge qui frappe une vitre à longue distance, détecte les vibrations dues au son, et les reproduit.



En 1956, suite à la déstalinisation, il est réhabilité, mais continuera de travailler volontairement dans les laboratoires secrets du KGB jusqu'à sa retraite en 1966. Il expérimentera avec ses thérémin, terpsitones et orgues électroniques au Conservatoire de Moscou, brièvement car finalement les instruments électriques sont vus comme trop petit-bourgeois… il se retrouvera professeur de physique à l'Université de Moscou.



Dans les années 1980s, Steven M. Martin, un acteur dont l'enfance fut rythmée par les films d'horreurs, prépare un documentaire sur le thérémine, l'instrument qui a tant servi pour les effets sonores.



[Extrait du thème du film « La Chose » par John Carpenter]



Lors de ses recherches en URSS, Steven M. Martin découvre que Léon Theremin est toujours vivant. Il le retrouve, l'interviewe et organisera des retrouvailles avec Clara Rockmore, quasiment 50 ans après sa disparition. Suite à la Perestroïka, l'inventeur pu retourner en Occident, en France en 1989, puis donner des concerts aux États-Unis et aux Pays-Bas.



L'inventeur décèdera en 1993 à 97 ans.



Le documentaire « Theremin: An Electronic Odyssey » sorti l'année suivante et fut mondialement couvert de prix.

Artefact du passé : « A million random digits with 100,000 normal deviates »

(Crédits complémentaires : BBC)

On l'a déjà expliqué, ce qui détermine la solidité d'une clé de chiffrement est la difficulté à la prédire. À cette fin, sa construction doit être le fruit du hasard, d'un hasard particulièrement rigoureux. Un bon hasard nécessite un générateur de nombre aléatoire dont la qualité principale est l'impossibilité de pouvoir prédire quel nombre est sorti après un autre. En fait, le choix de ce générateur ne peut être confié au hasard.

On peut donc exclure la forme des nuages, le nombre d'étoiles dans un carré de ciel ou le dessin du marc de café au fond des tasses. Je ne donne que des exemples fantaisistes. Tiens, toi, plutôt que ronchonner, prends plutôt les dés qui sont sur ce paquet de cartes… on va jouer

Si vous lancez un dé… et que vous obtenez un 3, la fois suivante que vous lancez ce dé, vous aurez toujours la même probabilité, une chance sur 6, d'obtenir un 3. Seulement les défauts dudit dé, la manière de le lancer, sa surface de réception peuvent influencer sur cette probabilité, au point qu'elle ne soit plus uniforme pour chaque chiffre. Au début du XXème siècle, les services qui demandaient beaucoup de nombres aléatoires, principalement l'armée, la diplomatie et les services secrets qui avaient besoin de générer une quantité importante de clés de chiffrement, employaient des équipes qui tiraient des nombres au hasard, parfois au dé, et les consignaient dans de grands cahiers, remplis de tableaux de jets de dés…

Mais il arrivait que les personnes qui généraient ces suites de nombres fassent des corrections sur les résultats sortis, soit par zèle ou soit involontairement. Des modifications qui induisaient un biais et donc une faiblesse.

Les premières recherches sur un tirage de clés de chiffrement parfaitement dû au hasard date de la première guerre mondiale aux États-Unis. Mais on est restés sur des dispositifs actionnés par des humains, ou des relevés de résultats par ces mêmes humains, donc risquant des erreurs.

Puis on est passé sur l'écoute des radiations émises par des matériaux radioactifs. En effet, la désintégration des atomes instables se fait au hasard, et n'est pas influencée par la température ou des conditions chimiques. Si vous avez un compteur Geiger et du plutonium militaire, et l'équipement de sécurité adéquat (security first !), vous pouvez vérifier cette absence de variation en mettant le plutonium dans le frigo, puis dans le four… de votre pire ennemi.
Dans le cas d'usage, le travail consiste à mesurer le temps entre deux désintégrations mesurées.

Mais nous avons alors plusieurs inconvénients :


  • Il faut une mesure du temps très précise, avec un décompte capable de discerner deux événements à un intervalle ultra-court, sinon on perdra forcément des désintégrations qui sont très rapprochés, donc une introduction d'un biais dans les valeurs mesurées ;

  • Sur une écoute longue, on notera quand même une décroissance du rayonnement en fonction de la demi-vie du matériau. Soit la période d'écoute ne dépasse pas quelques mois, soit on a un matériau à la double vie qui se mesure en milliers d'années ;

  • Le produit utilisé demande forcément des précautions d'emploi draconiennes, ce qui veut dire monter un laboratoire extrêmement bien équipé et blindé pour la sécurité du personnel ;

  • Et bien évidemment, il faut blinder correctement l'appareillage électronique pour qu'il ne soit pas détruit par la radioactivité, ou que celle-ci induise de faux décomptes dans les câbles électriques.


En 1955, un laboratoire privé associé à l'armée américaine, la RAND Corporation publie un livre « A Million Random Digits with 100,000 Normal Deviates » (« Un million de chiffres aléatoires avec 100 000 déviés normaux »). Cette somme de 600 pages est issue de l'observation d'un dispositif électronique de leur invention, basé sur la comparaison entre une fréquence instable et une fréquence stable.

Techniquement, c'est le premier livre à transcrire un bruit blanc électrique.



Une telle base de nombre aléatoires permit à de nombreux chercheurs d'avoir une source fiable de nombres tirés au hasard, ce qui se révéla utile en statistiques, sociologie, sciences physiques et biologie.



Ce livre a été ré-édité durant les années 2000s, avec une préface de l'équipe dirigeante actuelle de Rand Corporation. Outre son intêrét historique, les commentaires sur la page Amazon sont aussi à lire pour le LOL.



De nos jours, il existe parfois un circuit spécialisé dans le processeur, un true random number generator (TRNG), qui remplace les solutions logicielles avec leurs algorithmes pseudo-aléatoires, dites PRNG, lesquels peuvent se retrouver prévisibles. Nous verrons dans un prochain épisode que l'écriture d'un algorithme PRNG peut même devenir un acte de sabotage aux répercutions politiques.



Parmi les solutions complètement space, l'opérateur de datacenters Cloudflare a par exemple monté un mur de lampes à lave, non seulement pour décorer l'entrée de leur siège social, mais surtout pour générer l'entropie de ses clés de chiffrement à partir d'une webcam filmant l'ensemble. Le va et vient dans le hall introduit suffisamment de perturbation dans ces lampes pour les rendre moins prévisibles. Overkill, soit, mais totalement déco.

Ainsi naquit : La NSA

La Seconde Guerre Mondiale démontra l'importance de l'interception des communications, aussi surnommé COMINT (Communications Intelligence), un secteur du renseignement qui était jusque là très peu usité par les États-Unis.

Mais à la sortie du conflit, les efforts restaient dispersés entre différents corps d'armées américains ; entre bureaucratie et guéguerres d'influences, les relations n'étaient pas forcément cordiales entre l'armée de terre (L'Army) et la Navy. En 1947, l'Air Force mis en place son propre service d'écoute et de décryptage. Une jalousie galonnée, beaucoup de doublons, des efforts mal coordonnés… Un gâchis qui arrivera très vite à un fail majeur au début de la guerre de Corée : Aucun de ces 3 services n'avait les ressources pour analyser du coréen.
Le président Harry Truman prit les mesures qui s'imposent : un ordre Présidentiel d'Octobre 1952 classé Secret Défense crée un service regroupant les 3 autres, indépendant de la hiérarchie des corps d'armées, mais toujours sous la tutelle du Ministère de la Défense.

Ainsi Naquit : La NSA, la National Security Agency

La NSA n'existait officiellement pas. No Such Agency répondaient les officiels aux journalistes à Washington… Par rapport à la CIA qui existe officiellement jusqu'à s'afficher au cinéma, la NSA fut totalement taboue jusqu'à sa reconnaissance officielle en 1957… en catimini… Une discrétion qui tiendra encore 20 ans.

Contrairement à la CIA qui a un rôle d'analyse stratégique et politique, la NSA a plus un rôle sur le plan technique et mathématique. La rumeur prétend qu'elle est l'organisme qui emploie le plus de mathématiciens au monde, hors universités.

Principalement orientée sur le renseignement électronique, l'agence se concentra sur les transmissions hertziennes, soient terrestres soit par satellite, mais très vite elle tenta de mettre sur écoute les câbles télécoms sous-marins. Elle n'a qu'une seule limite de par la Constitution : l'interdiction absolue d'écouter les conversations ayant lieu sur le territoire américain ou entre citoyens américains.

L'aura de la NSA sera très fumeuse à cause de son mélange des genres : ayant à la fois un rôle de service de décryptage, de cassage des codes et un rôle de consolidation des chiffres des administrations et entreprises américaines. Mais laquelle de ces missions a priorité sur l'autre ?
Une double responsabilité qui pollue la confiance envers ce service secret, et qui ne date pas d'hier ; on peut la remonter à la présidence de Richard Nixon. La NSA a été auditée par la chambre des députés et le Sénat américain durant les années 1970s. Mais la classification secret-défense fait que les auditions n'ont jamais été réellement approfondies. No Such Answering. Néanmoins, elles rendirent publiques l'existence de l'agence.

Un exemple concret du double rôle occulte de la NSA est la compromission des machines à chiffrer produites par Crypto AG, une entreprise suisse réputée qui équipait de nombreux gouvernements dans les années 1980s. Une autre question se pose quant à ses liens historiques avec AT&T, le monopole téléphonique à cette époque. En 2006, la révélation de la salle 641A dans le nodal AT&T de San Francisco, un des centres d'écoutes implantés par l'opérateur au sein de son réseau pour la NSA, prouva que l'interdiction d'espionner le territoire sacré des États-Unis était violé de longue date. Nous avons d'autres exemples récents, mais nous en parlerons plus tard.

Le centre principal de l'agence est au fort George Meade, dans le Maryland, plus divers services d'interceptions et d'immenses datacenters à travers le monde. Son effectif serait actuellement d'environ 30 000 personnes, et un budget annuel là aussi estimé, puisque l'info est secret défense, à plus de 10 milliards $.
C'est la taille des datacenters qui interceptent quasiment tout le traffic internet qui force le respect : ils sont si énormes qu'ils auraient vu en premier des phénomènes comme des pluies intra-datacenter, des éclairs entre baies, des mouvements de marée de baies… avant que Google, Amazon et Facebook y soient confrontés. No Such Achievement.

La NSA a un musée de renommée internationale, le National Cryptologic Museum où on peut admirer des gadgets de la franchise « James Bond », enfin, des props, mais aussi des engins plus sérieux comme La Choôôôôose de Moscou (The Thing).

Si vous voulez envoyer votre CV à la NSA, vous pouvez le faire sur le site intelligencecareers.gov/nsa/, mais sachez que la citoyenneté américaine est obligatoire.

Artefact du passé : Number stations

Dans le métier d'espion, pour que sa couverture tienne le plus longtemps, il est impératif de paraitre le moins suspect possible. Un bon espion sachant espionner doit pouvoir communiquer en toute discrétion avec sa hiérarchie.

Il existe des technologies de dissimulation comme le petit papier glissé dans une anfractuosité d'un mur, mais la portée de transmission de ce dernier est très réduite. Alors comment recevoir des ordres quand on est infiltré plusieurs centaines de kilomètres à l'intérieur d'un territoire hostile ?
Je vous le demande…

Avec un poste.
Rien n'est plus anodin qu'un récepteur de radio.
Il suffit pour l'espion de se mettre sur une gamme d'onde à très longue portée (en ondes courtes ou les grandes ondes) et d'écouter une fréquence très précise à une heure convenue. Ben oui, l'idée d'une fréquence secrète proposée aux militaires par Marconi n'était pas si idiote que ça.

Tout le monde connait les messages Les Français parlent aux Français, diffusés par la BéBéCé vers l'Europe continentale. Le message Les sanglots longs des violons de l'automne avait une signification différente selon chaque mouvement de la résistance, à savoir les opérations à effectuer, sans forcément savoir que le débarquement aura lieu en Normandie. La technique est d'associer une phrase à une action. Vous n'imaginez pas le gain incroyable de bande passante si un seul message enchaine des actions totalement décorrelées…

Bon, évidemment, ce genre de message a plusieurs inconvénients :


  • N'avoir qu'un nombre de messages prédéfinis,

  • Ne pas pouvoir improviser un message,

  • Reconnaitre la voix de celui qui les prononce et donc risquer sa vie même dans son propre pays.


Rien que pour les deux premiers points, il fallait un système plus souple, un vrai chiffrement.

Mais il est hors de question pour les espions de trimbaler une machine à chiffrer professionnelle quand on est censé être curé ou agent de voyage. Se prétendre collectionneur de machines Enigma allumerait instantanément tous les signaux d'alarme… De ce que l'on sait, la technique du crayon et du pad jetable avec une grille-clé par jour fut la plus utilisée jusqu'à très récemment.

En général sous la forme d'un petit livre avec une grille de chiffres, lequel peut aisément se camoufler dans une revue de mots-croisés, (ou sudoku pour les plus modernes).



Quand à la voix qui y parlait, elle sortait souvent d'un montage électronique jouant des samples de chiffres désincarnés.



Il est très difficile de dater exactement l'apparition des stations radios ne diffusant que des chiffres, les fameuses number station… Leur faible niveau d'émission, les astuces pour se coller discrètement à des fréquences de puissantes radio commerciales font que leur audition est souvent difficile, et leur audience jamais mesurée. On se demande pourquoi.



D'une manière assez amusante, les voix désincarnées des number stations ont parfois un accent, et même… un jingle sonore qui donnait le nom à ces radios. Ainsi « The Lincolnshire Poacher », tire son nom du thème musical ; cette station qui émettait depuis Chypre des années 1970s jusqu'en 2008, aurait été opérée par les britanniques du MI6



Des radios amateurs se piquent assez vite de découvrir, répertorier et localiser ces émetteurs.
En 1997, Akin Fernandez compile et publie ses enregistrements de number stations, sous le nom de « The Conet Project ». Le boitier de 4 CDs et devenu culte chez des collectionneurs de sons occultes. La compilation est désormais disponible en ligne, et c'est elle qui nous sert à illustrer cette chronique.



Les messages des number stations peuvent dire quelque chose. Ou peuvent n'avoir strictement aucune signification et servent juste à embrouiller et à faire perdre du temps aux auditeurs hostiles qui tenteront de décrypter un message inexistant.

L'espionnage est une guerre dans un théâtre d'ombres, on a vite fait d'en poursuivre une…

Artefact du passé : Le pic-vert russe

Un émetteur radio extrêmement puissant déchire les fréquences en été 1976. Il envoie un bruit répétitif extrêmement désagréable, rapidement surnommé russian woodpecker, pic-vert russe, moulinette à caviar ou encore mitraillette à caviar. Un bruit déjà entendu depuis 1963, mais épisodiquement, à une puissance largement moindre.

L'émetteur, qui semble basé en Ukraine en URSS, était si puissant qu'il pouvait brouiller dans l'hémisphère nord les grosses radios, les tv, les radars de l'aviation civile, et des services de communications, mais aussi les lignes téléphoniques longues distances en Europe et aux Amériques, les liaisons modem inter-cités de l'Arpanet… Malgré les plaintes adressées à Moscou par les autres pays et au mépris des règlements internationaux, ces parasitages continuaient, changeaient de fréquence sans prévenir et brouillaient d'autres utilisateurs légitimes des gammes d'ondes squattées. Même Radio Moscou s'est retrouvée brouillée.

Et évidemment, faute d'explications officielles du Kremlin, les théories ne manquaient pas de l'autre côté du Mur de Berlin : est-ce une tentative d'attaque d'infrastructures de communication en cas de guerre ? une expérience d'observation météo ? voire… de manipulation de la météo ? ou même un système de contrôle de la pensée ! aaaaaAAAH … qui sait ? Attention : l'abus d'alcool est dangereux pour la crédibilité.

Nettement plus sobres, les militaires de l'OTAN avaient déjà identifié l'usage, photographié par satellite les installations qui étaient tout sauf discrètes… une intention voulue.

Le pic-vert russe a pour vrai nom Dugar Radar, un radar militaire capable de surveiller en dessous de l'horizon, c'est à dire au-delà de la courbure de la Terre, grâce aux propriétés de certaines longueurs d'ondes qui peuvent rebondir dans les hautes couches de l'atmosphère. Basé en Ukraine, il surveillait l'éventuel décollage des missiles balistiques en Amérique du Nord. Bon évidemment, si lesdits missiles avaient décollé, il était beaucoup trop tard… Avec un peu de chance, un ou deux auraient été interceptés, mais l'unique action qui reste à faire est plutôt de balancer son propre stock de méga bombes nucléaires. Auto-destruction mutuelle assurée. You-pi.

On va reprendre le son tel qu'il fut enregistré à l'époque. Chaque impulsion comporte un code identifiant, qui est codé en alternance de phase, à l'oreille on ne peut que percevoir certaines sautes. Ce code pseudo-aléatoire permet de filtrer :


  • les échos dans l'atmosphère, ce qui fait gagner en précision ;

  • le signal des stations opérant légitimement sur la même fréquence qui est squattée ;

  • et les signaux parasites d'éventuelles stations brouilleuses.


Mais où est basé ce radar ?


Imaginez une structure immense, dantesque…
Un échafaudage métallique de tubes et d'antennes de 146 mètres de haut (la hauteur d'un immeuble de 50 étages, la moitié de la Tour Eiffel !) étalée sur 750 mètres de long, des dizaines de milliers de tonnes d'aciers spéciaux. L'antenne réceptrice est un monument posée sur la forêt de conifères. L'émetteur est à une certaine distance, ainsi que des dispositifs annexes.

Le hic ? Cette station émettrice est très puissante et demande une énergie électrique colossale : parfois 10 MW de puissance ! Pas étonnant qu'elle parasitait les lignes téléphoniques d'autres continents… Pour donner une idée, l'émetteur France Inter Grandes Ondes à Allouis, un des plus puissants en Europe, émettait avec 2 MW. Pour tirer une telle puissance, il vaut mieux être au plus près d'une centrale électrique conséquente. Et justement, un des 3 groupes émetteur/récepteur était situé à une dizaine de kilomètres d'une centrale nucléaire. Celle de Tchernobyl !

Eh oui, ce n'est pas uniquement parce que la zone est extrêmement dangereuse qu'elle fut classée militaire après l'explosion ! En fait, une partie de la zone l'était déjà avant : à son pic d'activité, 1500 militaires, techniciens et scientifiques s'activaient sur cette base, vivant dans une ville fermée, secrète, comme l'Armée Rouge en a construit des dizaines.

Suite à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, les activités de cette station furent basculés en urgence en Sibérie Orientale. La tragédie à côté de l'émetteur nourri encore de nos jours de fumeuses théories du complot.

En 1989, les dernières trames furent émises, l'usage de satellites de veille avait rendu obsolète ce système radar depuis longtemps. Ajoutons la tendance politique vers une désescalade nucléaire, la perestroika, la chute du mur de Berlin, et bientôt… la dislocation de l'URSS.


La structure existe toujours, la zone militaire aussi, les radiations aussi. Cela n'empêche pas des fans d'urbex de braver la Zone d'Exclusion pour grimper sur les barreaux d'acier du monument.

Au mépris du danger de mort, par chute ou radioactivité.