Depuis "Mensonge romantique et vérité romanesque" (1961) - essai qui a fait date - l'œuvre singulière et radicale de René Girard s'est déployée, embrassant la littérature, l'anthropologie, l'histoire... Mais  René Girard (1923-2015), a aussi remis au goût du jour l'anthropologie religieuse. Sa pensée, parfois peu académique, résonne fortement depuis que les théologiens se sont aussi emparés de son œuvre et, plus particulièrement, de sa théorie de la violence mimétique. En effet sa pensée et son œuvre posent inlassablement les questions de la violence, du mal, de la rédemtion et de la révélation. Avec l'essai "Penser la foi chrétienne après René Girard" (éd. Ad Solem), Bernard Perret réalise une synthèse de ce que René Girard a apporté à la compréhension de la foi chrétienne.

 

Un avant et un après Girard

"Pour moi il y a un avant et un après Girard, explique Bernard Perret, il me semble qu'on ne peut plus comprendre la foi chrétienne, ne peut plus faire de théologie tout à fait de la même façon après René Girard." Et cela concerne notamment la façon dont on interprète la Passion du Christ. Depuis 2.000 ans les théologiens tentent en effet de comprendre pourquoi le Christ est allé à Jérusalem pour accepter sa mort, quelles sont les raisons pour lesquelles il a été mis à mort et quel peut être le sens de sa souffrance.

Parmi les réponses "non satisfaisantes" avancées au cours des siècles pour expliquer la Passion du Christ, il y a eu celle qui a fait des juifs le nouveau bouc émissaire, avec toutes les dérives que l'on sait. On a aussi interprété la mort du Christ cloué sur la croix avec une "lecture sacrificielle : au sens de sacrifice archaïque, propitiatoire, pour s'attirer les bonnes grâces de Dieu". Une tentative d'explication que René Girard "déconstruit radicalement" pour lui substituer "une lecture radicalement différente et qui ouvre des perspectives beaucoup plus enthousiasmantes à tous égards".

 

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René Girard plus connu à l'étranger qu'en France ?

Si René Girard est un penseur mondialement connu, sa pensée néanmoins semble plus répandue à l'étranger qu'en France, notamment aux États-Unis où il a longtemps enseigné. "Il est isolé en France, admet Bernard Perret, mais ça ne veut pas dire qu'il est inconnu." Beaucoup en effet sont les penseurs, sociologues, anthropologues ou théoriciens de la littérature, qui reprennent ses concepts, comme la notion de bouc émissaire ou la théorie du désir mimétique.

"J'ai découvert que l'impact de Girard sur la théologie était encore plus important dans le monde anglophone et germanophone, que dans le monde francophone. Bien sûr les théologiens français n'ont pas du tout ignoré Girard mais il y a un grand nombre de livres en langue anglaise et allemande qui construisent sur la base de l'anthropologie girardienne." C'est aussi que l'œuvre de René Girard est singulière, qu'il n'hésite pas à croiser les disciplines. Il se présentait d'ailleurs comme étant en premier lieu un lecteur de romans, dont les analyses littéraires auraient essaimé vers d'autres disciplines. Or, "dans le monde académique, note Bernard Perret, les gens le prennent avec des pincettes : en France particulièrement, le mélange entre théologie et anthropologie passe très mal".​

 

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Un excès de pessimisme chez René Girard ?

Essayiste, chercheur en sciences humaines, ancien haut fonctionnaire, Bernard Perret ose en tout cas croiser les disciplines. "Je parle en tant que croyant, affirme-t-il, croyant qui ressent le besoin de clarifier les fondements intellectuels de sa foi et de mieux comprendre cette articulation entre l'anthropologie et la théologie, c'est-à-dire comprendre ce que Dieu nous dit à travers les Écritures, la révélation, et en même ce que l'on peut comprendre de la condition humaine, de la nature humaine en tant que sociologue, anthropologue, etc."

Si, selon lui "Girard offre une voie singulière et unique pour aller plus loin dans l'articulation de ces domaines [théologique et anthropologique]", Bernard Perret prend cependant une certaine distance avec la pensée girardienne. Surtout lorsqu'il se montre critique à l'égard de son pessimisme, de sa vision tragique, voire apocalyptique de l'histoire. "Je ne nie pas que le pessimisme de Girard a sa raison d'être mais son excès de pessimisme est un obstacle si l'on veut qu'un grand nombre de gens s'en emparent pour les aider à agir et à transformer les institutions. Y compris l'Église."

 

Émission d'archive diffusée en septembre 2018