Stéphane Leuteuré, enseignant d'histoire-géographie dans le 93, a lancé à sa classe de seconde un défi : participer au concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD) en réalisant un documentaire vidéo. Privilégiant l'interdisciplinarité, il nous explique comment sa classe s'est peu à peu projetée dans l'envie de remporter le concours. Comment réaliser un film quand on est novice ? Comment motiver les élèves ? Comment l’outil du cinéma permet de travailler sur un sujet sensible, comme la Shoah, de manière transversale ? Stéphane revient sur les étapes et la méthode de travail qu’il a mises en place avec ses collègues, et surtout, la satisfaction et la fierté qu'élèves et enseignants ont su tirer de ce projet collectif.

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits. 

Chaque mercredi, découvrez un nouvel épisode d'Extra classe sur votre plateforme de podcasts préférée. Suivez-nous, écoutez et partagez… 


Retrouvez-nous sur

Extraclasse.reseau-canope.fr 

Apple Podcasts 

Spotify 

Deezer 

Google Podcasts 

Podcast Addict 


Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Émission préparée par : Floriane Le Maître 

Réalisée par : Floriane Le Maître

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir 

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Simon Gattegno 

Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2021


Transcription :

Je me nomme Stéphane Leuteuré. J'enseigne l'histoire-géographie en lycée depuis 26 ans. Avec ma collègue de lettres, Eugénie Morin, j'ai eu l'idée de présenter cette classe de seconde au Concours national de la Résistance et de la Déportation [CNRD]. Notre intention a été, dès le départ, d'aller vers l'interdisciplinarité et de traiter notre sujet en vue d'une production collective qui était donc initialement un documentaire. Mon idée était de relier la question au programme qui était la négation de l'homme dans l'univers concentrationnaire nazi, de traiter cette question par le biais de la musique. Nous avons associé les arts plastiques également. Nous étions quatre matières associées : l'histoire, les lettres, les arts plastiques et l'éducation musicale. 

[Extrait audio du film tourné avec les élèves de seconde]

« Il faut l'imaginer, cette mélodie, accompagnée par l'orchestre grotesque d'Auschwitz. Violon, mandoline, accordéon, grosse caisse et pipeau. » 

De manière à convaincre le plus tôt possible dans l'année les élèves de participer à ce projet et de s'y investir, nous avons projeté le film Les Héritiers qui a été une manière, bien sûr, de les sensibiliser au thème de la Shoah, et de la Seconde Guerre mondiale plus largement, mais qui a été aussi l'occasion pour eux d'avoir envie de remporter à leur tour ce concours. Ce film a eu un effet de déclic immédiat et nos élèves nous ont tout de suite dit que, eux aussi, ils voulaient remporter ce prix. Une première étape qui consiste à problématiser notre travail et à effectuer une recherche, notamment au CDI. La problématisation a été acquise assez rapidement. La musique, en tant que moyen de résistance, comme outil d’asservissement et de négation de l'homme. Deuxième étape : répartition des élèves par atelier entre les arts plastiques, théâtre, déclamation, composition musicale ainsi que le chant. Troisième et dernière étape : l'audiovisualiste qui, sur plusieurs séances, capte le résultat de tous ces travaux effectués sur plusieurs mois. 

Nous sommes dans l'auditorium avec les élèves chanteuses. On reconnaît quelques coupes typiques des années 1940, du milieu de siècle. C'est la scène où on filme leurs pieds en train de rythmer la chanson de Germaine Tillion. 

Ce sont des élèves qui tenaient la perche pour le son, qui maniaient la caméra, qui organisaient avec ce professionnel le filmage de leurs camarades. Dès lors qu'on leur a proposé l'atelier théâtre, l'atelier composition musicale sur ordinateur (ce qui évidemment plaisait à beaucoup d'élèves), l'atelier arts plastiques et un atelier de recherche historique, il faut bien admettre qu’il y avait toute une panoplie de propositions. Il y avait aussi bien sûr l'atelier audiovisuel à proprement parler. Il y a eu trois élèves qui ont accompagné l'audiovisualiste pour toutes les séances de tournage. Dès lors, chacun y a trouvé son compte, à tel point d’ailleurs qu'il y avait beaucoup d'élèves volontaires pour être sur plusieurs ateliers à la fois. 

[Extrait audio du film tourné avec les élèves de seconde]

« Le 6 octobre 1944, il y a des enfants tout autour d’Ilse Weber. Le convoi vient de Terezín. Là-bas, Ilse Weber s’occupait d'eux. » 

La première chose évidente, c'est que les élèves étaient extrêmement flattés et fiers de ce qu'ils faisaient. Les élèves s’investissaient dans ce projet parfois bien plus que dans les matières et les cours habituels. Ce qui me revient à l'esprit, c'est de voir l'effort de concentration de certains de mes élèves qui déclament des textes appris par cœur, alors qu'on leur demande de les répéter 2, 3, 4, 5, 10 fois, et qui parviennent à un résultat auquel ils ne parviennent pas parfois dans leurs travaux écrits, dans les contrôles qu'on leur réclame. D'ailleurs, il faut rappeler qu’à l'issue du conseil de classe du premier trimestre, une dizaine d'élèves ont été avertis pour comportement ou absentéisme. Et, à partir du second trimestre et une fois notre projet bien engagé, il n'y a plus eu le moindre avertissement. On peut penser que notre projet a largement contribué à ce que les élèves aient plaisir à venir au lycée, à nous rejoindre sur un créneau horaire de deux heures sur une quinzaine de séances. Donc sur un total d'une trentaine d'heures. 

[Extrait audio du film tourné avec les élèves de seconde]

« C'est délicatement déformé, wiegenlied, qui veut dire berceuse. Demain, les enfants ne se réveilleront pas. Parce qu'ils sont dans des chambres à gaz où la lumière s'éteint. » 

Comment l'audiovisuel œuvre en faveur du travail collectif ? Je pense que l'audiovisuel a un rôle formidable à jouer dès lors qu'il est associé à d'autres compétences, d'autres savoir-faire. Celui, par exemple, de l'écriture, de la scénarisation, de la problématisation. Chacune de nos disciplines nous porte à avoir telle ou telle compétence, c'est évident. 

[Extrait audio du film tourné avec les élèves de seconde]

« Ça se passe dans un camp de concentration, Sachsenhausen. Toutes les baraques du camp, en enfilade, convergent vers la place d'appel. C'est là que ça se passe. Un dimanche, à midi… » 

Dès lors que nous avons eu l'annonce que nous avions remporté le prix national pour la catégorie « Travail collectif en lycée », les élèves ont été d’une immense fierté. La fierté d'avoir accompli quelque chose, d'être récompensés, d'être reconnus pour ce travail. Les élèves ont fait un lien immédiat avec ce qu'ils avaient vu en début d'année, à travers ce film. L'idée aussi que d'être dans un lycée du 93 n’était en rien pénalisant et qu'on pouvait faire des choses formidables tout en étant à Livry-Gargan. Échapper à une fatalité « 93 » était absolument essentiel. 

C'est un souvenir qui reste extrêmement marquant pour les élèves et pour leurs parents, parce que nous avons eu les témoignages des familles, notamment de parents qui sont des gens qui sont venus en France. Des remerciements pour nous dire que ce que nous avions fait, ce à quoi nous avions contribué, ce à quoi leurs jeunes avaient contribué, était une fierté collective et une fierté d'être en France, d'être reconnus comme Français. 

[Extrait audio du film tourné avec les élèves de seconde]

« La place d'appel est remplie de Polonais. Des hommes et des enfants capturés lors de l'insurrection de Varsovie. Ils viennent d'arriver, hagards, figés en rang par cinq. Ils sont pour la première fois témoins du retour des commandos de travail. » 

L'audiovisuel donne une visibilité au travail accompli, soit parce qu’on entend une musique que j'ai pu composer, soit parce qu'on y voit un dessin que j'ai pu faire, soit parce que moi-même je figure à l'image. Il faut bien reconnaître que pour nos jeunes, d'être filmés et d'apparaître à l'image, au-delà du narcissisme de chacun, c'est quelque chose qui reste un souvenir collectif et il y a une fierté à apparaître à l'image. C'est quelque chose qui fait partie de la construction pour nos jeunes, de se dire qu'ils ont participé à un travail scolaire interdisciplinaire, qui aboutit à un résultat concret et d'y laisser son visage, son apparence, son être tout simplement, c'est quelque chose de très, très fort. C'est l'un des plus beaux moments de ma carrière.