Cannibale, cet obscur objet du désir



SOCIÉTÉ

L’anthropophagie serait-elle un nouvel objet de culte? La fiction s’entiche de plus en plus d’histoires cannibales. Deux essais nous plongent dans les racines de cet étrange appétit. Décryptage d’une fascination

Le 11 juin 1981, Issei Sagawa, 32 ans, fils d’un riche industriel japonais, invite dans son appartement parisien Renée Hartevelt, étudiante néerlandaise de 25 ans. Sur place, il l’abat d’un coup de carabine, la dépèce et mange son cadavre pendant trois jours, en commençant par le clitoris. Il sera déclaré pénalement irresponsable et renvoyé au Japon, où il publiera plusieurs best-sellers.


Depuis, Issei Sagawa a inspiré plusieurs documentaires, dont le récent Caniba, présenté au Geneva International Film Festival. Filmé chez lui, avec force gros plans sur sa bouche, il confie être toujours hanté par l’anthropophagie. Le «Japonais cannibale» n’est pas le seul ogre à défrayer la chronique.

En 2001, Armin Meiwes, le «cannibale de Rotenburg», innovait en recrutant un homme prêt à se faire déguster, et même à goûter la saveur de son propre pénis fraîchement émasculé. Dans un entretien récent, il confie, tel un Hannibal Lecter aussi cabotin que son incarnation légendaire Anthony Hopkins: «J’ai sorti mon meilleur service de table et cuit une pièce de rumsteck, de son dos.» Sans oublier de livrer une brève critique gastronomique: «Sa viande avait le goût de porc, mais en plus fort». Dès qu’un psychotique semble tout droit surgir d’un conte à la Hansel et Gretel, il déchaîne les passions. On raconte toujours ses méfaits des décennies après, on l’interroge, on veut savoir quel diable lui a permis de ne pas vomir en mastiquant un semblable…

Mythe universel

Ces temps-ci, le cannibalisme devient même une tendance de la pop culture, avec une débauche de fictions carnassières. Du multi-primé Grave, de Julia Ducournau, qui raconte la mue d’une ado vegane en prédatrice, à Santa Clarita Diet, série Netflix dans laquelle Drew Barrymore boulotte ses voisins dans une banlieue chic. Ridley Scott vient aussi de produire The Terror, série adaptée d’un roman de Dan Simmons sur une célèbre expédition navale du XIXe siècle durant laquelle les marins, pris dans les glaces et affamés, finirent par s’entre-dévorer. La série australienne Patricia Moore suit quant à elle une ado issue d’une famille anthropophage qui vit un conflit de loyauté lorsqu’elle s’amourache d’un garçon. L’aimer ou le dévorer, telle est la question…

Le point commun qui semble traverser ces fictions? L’ogre n’est plus un monstre, il nous semble. C’est que, affirme Mondher Kilani, anthropologue à l’Unil qui réhabilite lui-même les mangeurs d’homme dans un essai captivant, paru en mars – Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale (Seuil) –, la manducation de son prochain est moins un acte de monstruosité que «le mythe universel de notre rapport à l’autre. Car l’identité n’est jamais singulière. Elle reste instable, multiple, et se nourrit d’autrui. Et notre fascination pour le cannibalisme provient de ce trouble identitaire qui oscille entre angoisse du différent et désir d’approcher l’autre jusqu’à l’incorporer.»


Le cannibalisme est d’ailleurs un terme inventé par Christophe Colomb, en pleine conquête coloniale, qui permit d’accuser les habitants des «confins du monde» de l’acte tabou par excellence… pour mieux les soumettre. «Il est difficile de traiter du cannibalisme en tant que fait objectif car il fait toujours intervenir imaginaires et fantasmes, poursuit Mondher Kilani. Et très souvent, l’accusation précède l’observation…»

Puissant remède

Et dans les rares cas où l’anthropophagie fut avérée, elle était extrêmement ritualisée, autant que symbolique: «Quand il s’agit de manger l’autre, nous sommes tout de suite dans la culture. Même dans les cas de pénurie extrême où il fallut manger ses semblables, on inventait des règles pour permettre de transgresser l’interdit du passage à l’acte, comme ne pas manger ses proches, ou certaines parties du corps.»

L’historienne médiéviste Angelica Montanari publie elle aussi un essai récent qui se dévore avec appétit: Cannibales: Histoire de l’anthropophagie en Occident (Arkhê). Où l’on apprend que notre civilisation n’a pas toujours chipoté sur la viande humaine. Au Moyen Age, le corps d’autrui est même considéré comme un puissant remède. «Lié à la vie et à ses passions», le sang est ainsi réputé guérir l’épilepsie. Et pour le recueillir, on se rue au cou de criminels tout juste égorgés dans l’arène. Le sang fait également partie des ingrédients de «la liqueur de momie: élixir de longue vie, parfois mélangé à du sperme, de la moelle et des testicules […] Saturée de folklore et de croyances païennes, la pharmacologie médiévale verse dans le miraculeux,» écrit l’auteure.

C’est ainsi que, par principe de similitude, on octroie aux membres du corps des uns la vertu de soigner le corps des autres, en réduisant par exemple l’os du crâne en poudre pour traiter la migraine. «Un médecin du XVIIe siècle, Lancillotti, prescrit que le cadavre destiné à un usage pharmacologique soit «frais», jeune «entre 15 et 20 ans», «sans aucune putréfaction», «mort de mort violente et non pas de maladie» et, si possible, «d’un homme de couleur et de système pileux allant sur le roux», détaille l’auteure. Le roux étant la pilosité qui se rapproche le plus du sang vermeil supposé miraculeux…

Capitalisme dévoreur

Au XVIe siècle, la mumia, liquide élaboré avec des restes humains bouillis puis filtrés, est également très populaire. Tandis que le chirurgien Ambroise Paré conteste avec véhémence les «effets thérapeutiques du composé cadavérique, trouvant inutile et repoussante l’idée de manger les corps desséchés des défunts». D’autant que la matière première de toutes ces décoctions se prélève souvent directement sur des cadavres fraîchement suppliciés sur le gibet. Grandes famines anthropophages, rituels de punition, origine des monstres folkloriques dévoreurs d’homme, Angelica Montanari fouille minutieusement l’anthropophagie réelle ou rêvée d’une époque où avaler l’autre restait une monstruosité. A moins que l’autre ne soit transformé en potion salvatrice, dans une grande ambivalence du rapport à autrui, là encore…

Au XXIe siècle, les nouveaux anthropophages tout droit sortis des contes d’Hollywood, qu’ils soient ogres, vampires, loups-garous, zombies ou simples ados à la mine sympathique, sont enfin nos alter ego assumés. Sans doute parce qu’un monstre plus effrayant les a remplacés: le capitalisme. «Dans le cannibalisme, on reconnaît toujours une part de soi dans l’autre, et c’est cette part-là que l’on essaie d’ingurgiter, explique Mondher Kilani. Alors que dans le capitalisme, l’autre n’est là que pour être sucé jusqu’à la moelle, et le monde pour être avalé, sans aucune possibilité de réciprocité.» Il est vrai qu’à côté de l’appétit de certaines multinationales, déguster avec lui le pénis d’un amant consentant semble presque un partage raffiné, quoiqu’un peu déviant.

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