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Pas certain qu’on aura droit en prime à “La Chevauchée des Walkyries” pour annoncer l’opération vu que la technologie bancaire permettra de déposer directement l’argent sur les comptes des bénéficiaires(*).

Gros délire? Pas du tout, un nombre croissant d’économistes envisagent de plus en plus sérieusement de recourir à des tactiques non conventionnelles afin de remettre l’économie mondiale sur les rails. Les derniers en date – et non des moindres – sont 5 économistes de BlackRock, au nombre desquels Philipp Hildebrand, ancien président de la BNS et Stanley Fischer, ancien Vice-Chairman du Federal Reserve Board of Governors (également ancien professeur d’économie, le “Fischer” de vos livres de théorie macroéconomique, c’est lui). Bref, des personnes qui ont vécu de l’intérieur la crise de 2008 et ses conséquences et qui essaient de proposer des pistes de réflexion afin que cela ne se reproduise plus.

C’est quoi cette histoire d’hélicoptère?

La formulation est due à l’économiste Milton Friedman, qui l’a utilisée en 1969 afin d’expliquer de manière imagée une distribution d’argent effectuée directement aux ménages, sans passer par les circuits économiques habituels. Le terme “helicopter money” a ensuite été utilisé par Ben Bernanke en 2002, qui pensait que tout le monde savait que cette formule venait de Milton Friedman. Il se fait que peu de personnes s’en sont souvenu (ou ne l’ont même jamais su, ce qui est plus probable) et Bernanke s’est trouvé affublé du surnom “Helicopter Ben”. Voilà pour la petite histoire.

Avant l’hélicoptère

Afin de tenter de réguler la machine économique, les pays disposent de 2 outils différents: la politique monétaire et la politique budgétaire (que les anglo-saxons nomment fiscal policy). Pour les présenter sommairement, la première est du ressort des banques centrale et porte essentiellement sur la gestion du niveau des taux d’intérêt ainsi que sur la masse monétaire. La seconde est l’apanage des gouvernements et recouvre la politique fiscale, autrement dit la stratégie de taxation qui sert entre autres à financer les dépenses publiques (le budget de l’Etat, d’où son nom en français).

Les 2 politiques dépendent donc d’institutions différentes, même si la finalité poursuivie par chacune peut à certains moments être identique. Les objectifs poursuivis peuvent être liés au taux d’inflation, au taux de chômage, à la stimulation du crédit, à la force de la devise, à la réduction de l’endettement, à la relance économique, etc.

Cerise sur le gâteau, les politiques monétaire et budgétaire ont parfois des effets opposés qui au final s’annulent en partie. Beaucoup d’énergie dépensée pour rien si les 2 n’ont pas été correctement coordonnées.

L’après-crise de 2008

Depuis la crise financière de 2008, les banquiers centraux ont été sur le devant de la scène avec leurs diverses versions de Quantitative Easing, autrement dit des injections massives de liquidité ayant pour but d’éviter que la machine économique ne se grippe. Les politiques monétaires ont poussé vers des niveaux anormalement bas les taux d’intérêt. Ces baisses successives n’ont cependant pas amené l’économie dans une zone permettant d’envisager une remontée durable des taux. Et dans le cas où l’économie devrait traverser une nouvelle phase de faiblesse, il ne sera plus possible d’envisager de nouvelles baisses de taux. La politique monétaire est aujourd’hui à bout de souffle et les banquiers centraux font de plus face à la critique que leur politique a accentué la fracture sociale en permettant surtout aux plus aisés de s’enrichir au travers du gonflement des prix des actifs financiers résultant de l’afflux de liquidités.

La politique fiscale n’est quant à elle pas aussi efficace qu’une action directe sur les taux d’intérêt. Elle aide cependant aussi à relancer l’économie mais se heurte dans certains pays à des barrières qui interdisent un endettement au-delà de certains seuils, typiquement dans l’Union Européenne. Pour certains pays, une relance fiscale forte n’est tout simplement pas envisageable. Par ailleurs, un endettement trop fort de l’Etat finit généralement par susciter la méfiance des marchés financiers. Et nous savons également que les hommes politiques sont peu enclins à envisager une hausse de la taxation, surtout à l’approche d’échéances électorales. Pour cette raison ils ont de plus en plus tendance à interférer avec leurs banquiers centraux, au mépris de l’indépendance de ceux-ci. Et ces interférences ne sont en rien assimilables à une forme de coordination entre politiques monétaire et budgétaire mais représentent plutôt une forme de populisme dont Donald Trump et ses tweets sont l’expression la plus visible.

Force est de constater qu’aujourd’hui, les pays n’ont plus beaucoup de latitude de manœuvre alors que les nuages noirs s’amoncellent à l’horizon et que les craintes de récession se font plus présentes. Alors que la machine économique aurait surtout besoin d’un peu d’inflation et d’une remontée des taux d’intérêts, c’est encore toujours dans la direction opposée que la poussent des vents contraires.

La cavalerie (héliportée) à la rescousse

Face aux limitations des politiques conventionnelles, certains économistes envisagent donc de nouvelles stratégies dont les plus en vue sont la Théorie Monétaire Moderne (TMM) et celle de l’hélicoptère, qui nous intéresse ici.

Ce que préconisent les spécialistes de BlackRock est donc une distribution directe d’argent de la banque centrale vers les acteurs économiques au travers p.ex. d’une baisse de la taxation, de crédits d’impôts, de subsides ou autres, la somme distribuée augmentant de manière permanente la masse monétaire afin d’éviter que certains bénéficiaires ne thésaurisent en prévision du remboursement à venir, le but étant de redynamiser la consommation. La difficulté sera d’estimer correctement le nombre de sacs de billets de banque à larguer afin d’obtenir précisément la hausse d’inflation souhaitée. Frappe chirurgicale de grande ampleur en quelque sorte, qui nécessitera par ailleurs une coordination parfaite des politiques monétaires et budgétaires afin d’obtenir un impact optimal et mieux calibré qu’avec la TMM selon les partisans de l’hélicoptère.

La réalisation du plan parfait nécessitera entre autres la mise en place de procédures de stabilisation des prix, tant automatiques que discrétionnaires, qui seront activées lorsque le niveau d’inflation sera trop éloigné de son niveau optimal. Des points d’entrée et de sortie seront clairement définis ainsi que les situations spécifiques lors desquelles le plan sera activé. Bref, un cadre législatif adapté pour tous les intervenants afin d’éviter toute récupération populiste par la sphère politique. En parallèle, une communication claire permettra de lever les doutes des acteurs économiques et de converger plus rapidement vers l’équilibre.

“J’adore quand un plan se déroule sans accroc” disait le colonel John “Hannibal” Smith de “L’Agence tous risques”. Mais il n’avait pas d’hélicoptère…

 

(*) Si j’ai bien compris le mécanisme, techniquement l’helicopter money arrive directement de la banque centrale dans les recettes fiscales de l’Etat et compense les baisses de taxation. Le montant non payé en taxes (ou crédits d’impôts, subsides ou tout autre mécanisme) est équivalent à un versement individualisé et permet aux acteurs économiques de le dépenser. « Ne pas taxer » est in fine plus facile à mettre en œuvre que des versements personnalisés pour un résultat identique. Mais l’image de l’hélicoptère larguant ses sacs de billets sur la population est tout de même plus sympathique.

 

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