L’Audio du 10 juin 2022

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C’est la chenille qui redémarre

Quand je relis ce que je viens d’écrire dans le paragraphe ci-dessus – ou quand je réécoute ce que je viens dire il y a 3 secondes (pour ceux qui m’écoutent au lieu de me lire), je me dis que pour exprimer des choses pareilles, je dois avoir l’esprit bien torturé. À moins que ce soit tout simplement le marché en général qui soit devenu une espèce de monstre sociopathe et manipulateur. Je dois dire que je m’interroge.

Je m’interroge parce que quand je regarde ce qui s’est passé sur les marchés hier et SURTOUT POURQUOI ça s’est passé, je crois que l’on peut quand même se demander à quel moment ça a dérapé. Enfin, comprenez-moi bien, je ne dis pas qu’il n’y a pas de justification pour que le marché baisse. C’est même plutôt le contraire. Mais si l’on part du principe que la situation de merde dans laquelle nous sommes est tout de la faute de la guerre en Ukraine et que la politiques ultra-laxistes des banques centrales et des gouvernements n’y est ABSOLUMENT pour rien, que la justification des coups de boutoirs baissiers que l’on vit régulièrement ces dernières semaines n’est basée que sur le fait que l’inflation est en train de prendre un ascenseur qui s’est emballé à la hausse. Du coup je me demande pourquoi on est remonté ces derniers jours. Si c’est juste pour nous remettre la tête sous l’eau pour les mêmes raisons que l’on nous l’avait déjà mise au-début du mois de mai. Selon Amnesty International, ça s’appelle de la torture psychologique.

À l’Ouest, rien de nouveau. Mais alors rien du tout !

Donc hier soir, hier après-midi et hier matin, on s’est fait déglinguer. Démonter. Exploser ou défoncer. C’est selon le vocabulaire que vous voulez utiliser. Pour ceux qui ne sont pas content de mon langage, je tiens à leur disposition ma collection privée de dictionnaires des synonymes. Le dernier que je viens d’acquérir s’appelle d’ailleurs : « les 325 mots différents qui décrivent un marché baissier ». Mais trêve de circonvolutions, je vais aller à droit au but et je vais vous parler franchement :

« Hier le marché a baissé pour plein de raisons qu’il connaissait déjà et aussi pour plein de suppositions à propos de choses qu’il ne sait pas encore, mais qu’il suppose qu’il sait, mais qu’il n’est même pas sûr »

Mais prenons tout d’abord les choses dans l’ordre. Hier Christine Lagarde était très attendue. Pour être honnête, en général, comme elle parle à peu très toutes les 36 heures en temps normal, ça n’aurait dû normalement pas changer grand-chose. Sauf qu’hier elle devait annoncer son plan quinquennal pour monter les taux et pourfendre l’inflation en arrivant sur son grand cheval blanc. Et on n’a pas été déçu. On n’a pas été surpris – pour être franc, on n’a clairement pas été surpris. D’ailleurs, celui qui me dit qu’il est surpris par les annonces de la BCE est un gros menteur. Pour rester poli. Pour parler français, Madame Lagarde a annoncé qu’elle allait AGRESSIVEMENT lutter contre l’inflation en stoppant ses rachats obligataires et en montant les taux MASSIVEMENT de 0.25% au mois de juillet…..

Monter les taux AGRESSIVEMENT de 0.25%. Il faut reconnaître que ça fout les jetons et qu’on sent que la BCE ne rigole plus. En plus elle a ajouté que si les 0.25% de hausse ne suffisent pas, elle va monter les taux de carrément 0.5% en septembre. Alors vous je ne sais pas, mais si j’étais l’inflation, j’aurais peur. Je crois que je rendrais carrément les armes. C’est un peu comme si Biden venait à la frontière entre l’Ukraine et la Russie avec un arc et des flèches en sommant Poutine de se rendre. J’imagine que Vlad l’empaleur serait sûrement terrorisé. Eh ben l’inflation c’est pareil. Imaginez que la FED a monté les taux de 0.75% en l’espace de trois mois et que l’inflation n’a pas bronché, mais en Europe, on va massivement monter de 0.25% en juillet et on espère que tout sera réglé en septembre. On est définitivement trop fort en Europe. Je crois que je vais demander ma nationalité européenne.

Première salve

Le fait que Madame Lagarde montre son intention de lutter activement contre l’inflation aurait pu – à la limite – rassurer les investisseurs, mais comme son combat passe par la hausse des taux, on n’a pas aimé. Pourtant on le savait. On savait qu’elle allait monter les taux. Mais on a préféré faire les mecs totalement pris à contrepied et tout balancer à la vente. L’Europe terminait donc KO debout en fin de séance pour un truc que l’on savait déjà puisque tout ce qu’elle a dit hier, on en a déjà parlé au bas mot 812 fois dans les deux dernières semaines. Et on a même déjà baissé sur ces suppositions. Sauf que là on a baissé sur des FAITS. Des faits qui vont se produire dans le futur, parce que n’oublions pas quand même que là tout de suite, elle a juste dit ce qu’elle ALLAIT faire, mais concrètement, elle n’a rien fait. Si ça se trouve, au mois de juillet, lorsqu’elle va nous raconter la même chose qu’elle nous a dit hier, on va encore rebaisser PARCE QUE LA HAUSSE DES TAUX ça fait trop peur.

Dans le sillage de l’Europe, les USA ont entamé la séance en baisse et se sont montrés très angoissés par le fait que les chiffres du CPI qui sortiront cette après-midi pourraient montrer que le combat de la FED n’a (pour l’instant) pas servi à grand-chose. Là encore, on ne peut pas dire que la baisse est justifiée par des faits, mais plutôt par des craintes que le chiffre du CPI ne montre pas le moindre pic dans l’inflation. Non, parce que dans les commentaires de cette nuit, j’ai quand même réussi à trouver des gars qui expliquaient que le marché baissait parce que les intervenants étaient inquiets du fait que la hausse du pétrole puisse impacter l’inflation globale.

SANS BLAGUE ????

Vous êtes sérieux les mecs ? Il y a deux semaines, avec le pétrole à 115$, tout le monde s’en foutait, mais là tout de suite – pour 5 malheureux dollars de plus, ça change tout. Mais c’est à quel moment que le pétrole devient vraiment cher ??? C’est comme pour les dates de péremption, quand ta boîte de conserve est passée de date le 31 mai à minuit. C’est à quel moment que ça devient VRAIMENT immangeable ? À minuit une le 1er juin ? Peut-être que le pétrole c’est pareil. À 119$ et 99 cents, c’est pas inflationniste, mais à 120$, c’est l’horreur, on va tous y passer. En conclusion de la journée ; nous sommes vraiment P-H-É-N-O-M-É-N-A-U-X.

Hier en Europe on a baissé pour des trucs que l’on savait déjà qu’ils allaient se produire mais qui ne se sont PAS ENCORE PRODUIT et aux USA, on a baissé en anticipation d’un chiffre que l’on ne connait pas encore, mais sur lequel on anticipe le fait qu’une hausse de 20% sur le prix du pétrole pourrait avoir une influence – influence qui ne paraissait pas vraiment un problème il y a trois jours.

Je crois qu’on a besoin de vacances.

Mais pour ça va quand même falloir attendre cette après-midi et voir ce que le CPI nous donne comme information. Il semblerait que le consommateur consomme toujours autant, mais qu’il a arrêté de consommer des biens pour aller consommer des services. Je ne sais pas ce que ça pourrait changer à la face du monde et à la face de l’inflation, mais ce que l’on sait c’est que l’on attend un CPI annualisé à 8.3% – comme le mois dernier – ce qui supposerait que les choses se calment. Ou que tout au moins, elles ne montent plus. Les experts attendent également un CORE CPI à 5.9% – en baisse de 0.3% par rapport au mois dernier ET, pour terminer, un CPI pour le mois de mai qui devrait être en hausse de 0.7%.

Tout chiffre supérieur à ces attentes pourrait déclencher une seconde vague de panique pour faire écho à la séance d’hier. En revanche, tout chiffre en-dessous de ces mêmes attentes pourrait laisser penser que le plan génialissime de Powell est en train de fonctionner et on pourrait envisager un rebond stratosphérique parfaitement justifié par l’efficacité brillante des banques centrales. D’ailleurs, si les chiffres de tout à l’heure montrent la moindre amélioration, je serais Christine Lagarde, je convoquerais une conférence de presse pour dire :

« Vous voyez, je menace à peine de monter les taux et l’inflation baisse déjà aux États-Unis !!! »

En Asie

Tout ça pour vous dire qu’hier c’était une sale journée mais que fondamentalement, il ne s’est rien passé de concret, si ce n’est que les taux vont continuer de monter, que l’inflation n’a pas encore mis un genou à terre et que de toutes façons tout est de la faute de la guerre en Ukraine. Ce matin le Japon n’a pas aimé le comportement des Occidentaux et plonge également de 1.4% alors que la Chine qui reconfine pour la 314ème fois de l’année la ville de Shanghai parce qu’on a chopé un pigeon qui a été testé positif au COVID, elle s’en fout du reste et monte une bricole pendant qu’Hong Kong ne fait rien.

Du côté du pétrole on est toujours à 120$ sur le WTI, tout comme le Bitcoin est à 30’000$ et tout comme l’or qui se traite dans un range de 5$ avec une passion et une ambiance qui fait passer la volatilité moyenne des cryptos sur 5 ans pour une colonie de vacances. Côté nouvelles du jour, on notera que Docusign s’est faite démonter de 23% after close dans la foulée d’une publication trimestrielle que l’on qualifiera de bien merdique à souhait. C’est encore une des stars du COVID qui vient d’en prendre une belle derrière la nuque. Le titre valait 300$ en septembre 2021 et ce soir il devrait ouvrir à 67$. Je vous laisse faire la règle trois qui va avec.

Autrement Madame Yellen a expliqué qu’elle voulait trouver une solution pour empêcher la Russie de gagner de l’argent sur son pétrole. Oui parce que même si les Européens et les Américains ne veulent plus en acheter, il y a encore plein de pays qui sont moins regardant et qui veulent bien acheter du pétrole à un prix discount. L’Inde et la Chine en premier lieu. Et puis ça tombe bien, ce sont des pays qui n’ont pas vraiment des grosses populations. D’ailleurs, on s’autorise à penser que les Indiens achètent du pétrole aux Russes et le revendent sous forme d’essence aux Américains. Mais chut, faut pas dire. Toujours est-il qu’à ce jour, sous embargo, la Russie encaisse encore 800 millions de dollars par jour grâce au pétrole discounté. 800 millions de dollars par jour, ça fait quand même 285 milliards par année. Autant dire qu’ils ont de quoi acheter deux ou trois roquettes pour continuer les balancer en flux tendu sur l’Ukraine.

Et puis, pendant que l’on s’angoisse sur le futur de l’inflation et de la hausse des taux, il faudra aussi retenir que le cours du bois est au plus bas. Souvenez-vous quand, au mois de mai 2021 on paniquait parce qu’on ne trouvait plus un bout d’arbre pour mettre dans la cheminée ou pour construire son chalet de 900 mètres carrés à Verbier. Eh bien là, on est au plus bas depuis 9 mois et à voir la tronche des taux hypothécaire et le fait que les demandes d’hypothèques sont au plus bas depuis 22 ans – même plus bas qu’au milieu de la crise des subprimes – on peut se dire que ça n’a pas fini de baisser. Et que même, on pourrait même s’inquiéter d’une crise immobilière à venir. Mais CHUUUUUT, faut pas dire…

Chiffres du jour

Pour conclure cette chronique qui ne sait rien et qui va nulle part, mais qui essaie quand même de parler de ce qui s’est passé et de ce qui pourrait se passer éventuellement, on va encore dire que cette après-midi, après les chiffres du CPI, on pourrait monter. Ou alors on pourrait baisser. Ce qui paraît presque certain c’est l’éventualité qu’on ne fasse rien. Après, en plus du CPI, il y a d’autres trucs aussi, mais je crois que l’on peut dire que tout le monde s’en fout.

Actuellement, les futures sont en hausse de 0.03% – de la folie. Pas besoin de passer au contrôle anti-dopage ce matin. Alors voilà, comme dirait Pierre-Pascal, telle a été cette journée en Suisse et dans le monde à notre connaissance ! Moi je vous souhaite un excellent week-end, une très belle journée et je voudrais aussi remercier publiquement les quelques personnes qui m’ont envoyé des mails récemment, ça fait plaisir de savoir que vous aimez !

Du coup, je reviens lundi !

Thomas Veillet
Investir.ch

“Life shrinks or expands in proportion to one’s courage.”
– Anais Nin

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