Précisons-le d’entrée de jeu, il ne s’agit pas de rédiger ici une étude sur l’histoire économique des 40 dernières années mais plutôt de laisser libre cours à quelques réflexions qui sont apparues dans des conversations que j’ai pu avoir dernièrement à propos du cheminement ayant mené à la globalisation de l’économie.

Le désir d’optimisation

Le commerce international existe depuis l’aube des temps. Rappelons-nous par exemple la route des épices ou celle de la soie. Vint ensuite la découverte des Amériques et l’arrivée sur les marchés européens de divers produits exotiques. Ensuite le temps des colonies. Tout ce commerce à l’échelle planétaire n’était cependant pas basé sur des critères d’optimisation: on prenait les produits sur leur lieu de production et on les amenait à leur lieu de consommation.

Aujourd’hui, disons depuis une quarantaine d’années, la mondialisation est devenue le résultat d’optimisations, en grande partie d’un point de vue financier. Comment cela a-t-il été rendu possible? Je dirais, entre autres, par l’invention du tableur. Alors qu’auparavant, les optimisations étaient plutôt du ressort d’équipes d’ingénieurs travaillant sur de gros ordinateurs mainframe, par exemple à la NASA, l’US Navy (qui a développé la méthode PERT) ou encore l’US Air Force (à la base de l’algorithme du Simplexe), l’arrivée des premiers tableurs a permis à des gestionnaires de commencer à optimiser facilement les aspects financiers de l’entreprise au travers des mêmes algorithmes.

VisiCalc: à la racine du mal ?

Le premier tableur s’appelait VisiCalc et a été développé en 1983 pour tourner sur les ordinateurs Apple II. L’apparition de cet outil a sorti l’ordinateur personnel du domaine de hobby pour passionnés (souvent dans un garage si l’on en croit la légende de la Silicon Valley) et l’a amené dans le monde de l’entreprise, poussant IBM à produire ses premiers ordinateurs personnels vers la même époque, alors que la société était uniquement présente sur le segment des mainframe.

Aujourd’hui, n’importe quelle direction financière mouline de l’Excel à longueur de temps dans le but de réduire les coûts et d’augmenter les profits.

L’invention du conteneur

Wikipédia nous apprend que le conteneur, emblème de l’économie mondialisée, “a été inventé en 1956 par Malcom McLean, un transporteur routier américain, […]. Confronté avec sa société McLean Trucking Co à la saturation des transports sur la côte est des États-Unis, il adapte quatre navires pour transporter des remorques de camions par voie maritime, en chargeant directement le camion et sa remorque sur le bateau. Face au succès de cette expérience, il décide de désolidariser «la caisse» contenant les marchandises du châssis de la remorque, donnant naissance au «conteneur». Son invention restera toutefois confinée à la côte est des États-Unis pendant dix ans, puis franchira l’Atlantique en 1966 et connaîtra ensuite une croissance fulgurante. Mais il faudra la guerre du Viêt-Nam, qui obligea l’armée américaine à déplacer des masses importantes de marchandises d’Amérique en Asie, pour que la demande devienne assez importante et que son invention se généralise, et ensuite le début des années 1980 pour que le standard de McLean soit utilisé à l’échelle mondiale.”

La naissance de “l’usine du monde”

Sous Mao, la Chine était une économie communiste planifié calquée sur le modèle soviétique. Après la mort du Grand Timonier en 1976, Deng Xiaoping décide de commencer des réformes d’envergure et d’ouvrir progressivement le pays aux investissements étrangers ainsi qu’au commerce international. La main-d’œuvre abondante et peu chère permet au pays d’attirer les multinationales qui bénéficient d’ailleurs d’avantages fiscaux attractifs. D’abord actives dans le secteur textile bas de gamme, les entreprises chinoises conquièrent peu à peu toutes les industries, jusqu’aux technologies de pointe.

Notons qu’il n’y a pas eu que la Chine et que divers pays européens ont également bénéficié de plans d’industrialisation à l’instar du Portugal, ensuite l’Europe de l’Est, mais également la Turquie (ok, ce n’est pas l’Europe) et certains pays d’Afrique du Nord. Tous ces pays sont devenus des centres d’attraction pour usines délocalisées, avec la bénédiction de diverses institutions (accords du GATT en 1947 et toutes ses évolutions ultérieures) promouvant l’idée néolibérale de paix mondiale basée sur les échanges commerciaux.

Les ingrédients du cocktail sont réunis

Les managers avides d’optimiser la rentabilité de leurs entreprises ont dès lors les moyens de mettre en pratique les résultats des simulations issues de leurs tableurs. La délocalisation devient une évidence puisqu’elle permet de baisser drastiquement les coûts et de multiplier d’autant les profits. Notons au passage que malgré le chômage qui en découle en Europe, certains hommes politiques voient déjà un avantage environnemental lié à la délocalisation d’industries polluantes accusées de causer les pluies acides, une autre grande thématique à la mode durant les années 80.
La logistique nécessaire à une délocalisation sur une telle échelle est rendue possible par la généralisation des conteneurs. Reste la question de comprendre ce qui a ainsi motivé les managers à pousser à l’extrême la réduction des coûts.

L’incentive financière à court terme

Aux côtés de Michael Jackson, du Rubik’s Cube ou des premiers CD, les années 80 ont également vu le développement des produits dérivés appelés «options». Ce type de produit financier existait depuis longtemps (certains exemples remonteraient à l’Antiquité) mais c’est dans le courant des années 70 que ces produits ont commencé à rencontrer un certain succès, après que Black et Scholes (et Merton, ne l’oublions pas) mirent au point la célèbre formule permettant d’en calculer le prix et que les premières options apparurent sur le CBOE et ce marché se développa fortement la décennie suivante.

Les stock-options devinrent dès les années 90 un moyen de motiver les managers «au résultat» puisque leurs options gagnaient en valeur avec l’évolution positive du cours de bourse de leur société. Il n’en fallait pas plus pour motiver des vagues massives de délocalisation permettant de justifier la hausse des cours des actions.

Voici venu le temps de clore cette petite réflexion quelque peu iconoclaste et de nous demander à quoi aurait bien pu ressembler le monde actuel s’il n’y avait eu ni tableur, ni conteneur, ni stock options. Et à quoi ressemblerait le cheminement inverse, à l’heure ou un nombre croissant de voix parle de «démondialisation».

 

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