Par Bruno Carroy, Terre Oenophile

 

Si la réponse est multiple, il y a tout de même moyen de simplifier et de suivre un fil d’Ariane pour se repérer dans la jungle des tarifs de la dive bouteille: sous les différents angles du prix de revient, de l’orfèvrerie, de la réputation et de la rareté.

Tout d’abord, pour celles et ceux qui préfèreraient s’éviter la lecture de tout le texte, en voici simplement la synthèse:

Dans un commerce suisse, il faudra débourser autour de CHF 18.00, pour avoir une bonne bouteille de vin, tout en précisant que par «bonne bouteille» on entend un vin un peu identitaire, avec une bonne tenue et un minimum de «substance» et de complexité.

Pour un vin qui saura nous remplir d’autre chose qu’alcool et substance, grâce à un supplément d’âme et d’énergie, il faudra viser autour des CHF 25.00 et plutôt autour des 35.00 – 40.00 pour un vin «d’orfèvre», qui aura aussi la capacité de se bonifier sur la durée, et autour des 50.00-70.00 pour rejoindre l’élite du vignoble mondial. Au delà de ces tarifs, on va très certainement, dans la majorité des cas, plus payer pour le prestige de l’étiquette que pour une réelle qualité supplémentaire.

Il peut être «payant» d’être attentif aux appellations peu connues/sous-estimées.

Voici par ex 3 appellations / régions viticole sous-estimées et présentant un très bon rapport qualité/prix/plaisir:

Coté Suisse, La Dôle (Valais) issue d’un assemblage de cépages où prédominent Gamay et Pinot Noir offre souvent un excellent rapport QPP (Qualité, Prix, Plaisir) avec des vins autour de 15.00 à 23.00. C’est que le nom Dôle ne fait point rêver. Certainement qu’à une époque pas si lointaine, les vignerons s’en servaient comme d’une appellation fourre-tout pour abreuver un public peu regardant. Cette époque est révolue mais une mauvaise réputation à la vie longue. D’une grande gourmandise et tenue, la Dôle «Liaudisaz» de Marie-Thérèse Chappaz est un
must!

Coté Italie, on trouve des Chiantis Riserva autour de CHF 25.00 / 35.00 avec de la race et une réelle profondeur. A nouveau, à force d’avoir inondé le marché avec des vins insipides dans les années 70 – 80, l’appellation Chianti s’est bâtie une réputation pour le moins mitigée. Le Chianti Riserva de la Casina di Cornia est un très beau représentant du vignoble: fin, racé, avec la petite morsure tannique typique du cépage Sangiovese (Cantina del Mulino à Fribourg).

Coté France, la palme d’or des régions viticoles sous-estimée revient au Beaujolais. Pour avoir communiqué jusqu’à la lie sur un Beaujolais nouveau/jus de fruit/arôme banane, la région peine aujourd’hui à vendre ses jolis Crus (Morgon, Fleurie, Julienas, …). Le Brouilly vieilles vignes de Georges Descombe est un excellent vin, nuancé, consistant, délicat et tout à fait au niveau qualitatif d’une appellation «Village» de la Côte de Beaune, par ex. (Axel votre sommelier).

On pourrait aussi citer les vins rouges de Provence, qui dans l’ombre du fameux rosé, offrent pourtant des vins sérieux et profonds, ainsi que les Pinots Noirs allemands qui sont de plus ent plus délicieux ou encore toute une nouvelle génération de vignerons en Catalogne qui propose des vins identitaires mais sans la prétention aristocratique d’un Ribera del Duero ou d’un Priorat.

Le vignoble genevois est aussi réputé pour ses jolis vins à prix doux. Par exemple, la cuvée «Assemblage Noble» (Cabernets/Merlot) à 22.00 de Sébastien Dupraz est d’une qualité remarquable.

La liste des excellents vins peu onéreux est longue et source de belles découvertes pour toute personne un peu curieuse et ouverte.

Quel est donc le prix d’une bonne bouteille?

Sous l’angle du prix de revient (simplifié)

Dans le vignoble français, le prix de revient d’une bouteille va d’environ 3 euros pour les vins «entrée de gamme» à une dizaine d’euros pour des «Grands Crus». Le «moyen de gamme» se situant autour de 5 euros de coûts de production. On estime aussi à un grand maximum de 20 euros le prix de revient d’une bouteille, tous les pays confondus.

Ces différences de coûts de revient s’expliquent principalement par des différences de rendements, le mode de viticulture (conventionnel ou bio), le mode de vendange (mécanique ou manuel), l’utilisation ou non de la barrique et un conditionnement plus ou moins qualitatif (bouteille, bouchon, cartons) et par le prix du foncier.

Ce sont les chiffres pour des vins de la région bordelaise (source : chambre d’agriculture de la Gironde), le prix sera sensiblement inférieur en Argentine et supérieur en Suisse, par ex.

On parle ici de vins avec des rendements de maximum 50 hl/hectares. Le prix de revient sera inférieur si on est à 150hl/ha. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi on peut trouver des vins à 2 euros dans les grandes surfaces …

Intéressons-nous donc au vin «moyen de gamme», dont le prix de revient tourne autour de 5euros ht. On imagine bien que le vigneron va vendre sa bouteille au moins autour des 8 euros ht (prix pour les revendeurs). La marge d’un revendeur, caviste spécialisée ou grande surface, oscille entre 35% et 40%. Soit un prix de vente final ente 15 et 16 euros TTC en France, selon la marge.

Dans le cas du même vin vendu en Suisse, il nous faudra rajouter au prix de vente de la bouteille environ 2 euros minimum de frais de transport et de douane. Soit 10 euros de prix de revient d’achat pour l’importateur. Ce qui nous fait aujourd’hui environ CHF 11.00. Le prix de vente TTC sera entre CHF 18.50 et CHF 20.00 selon la marge (35 ou 40%).

Si le rendement est inférieur à 50 hl/ha alors le coût de production sera plus élevé. On paiera donc plutôt dans les CHF 25.00 un vin issu de 35hl/ha. Ce qui est d’ailleurs considéré par beaucoup comme le rendement maximum pour faire un vrai vin de terroir.

Pour les esprits titilleurs, oui, on pourrait discuter de la notion de rendements et de tous ses paramètres. Mais souvent, titiller, n’est pas jouer. Si l’exemple pris est celui de la Gironde, cela est aussi valable, par ex., pour le Gard! Simplement, le prix de revient sera plutôt de 4 euros au lieu de 5.

Voici donc en partie réglée la question du prix d’achat d’un bon vin dans le commerce.

Sous l’angle de l’orfèvrerie

Certains vins s’apparentent plus à un travail d’orfèvre qu’à un «bon» vin. Rendements plus faibles, viticulture respectueuse de l’environnement, biodymamie peut-être, vendanges manuelles, vinifications méticuleuses, élevages longs dans des barriques ou foudres de première qualité, etc.

Au final, plus de travail, plus ce coûts de production, soit peut-être autour des 12 euros disons. Soit un prix de vente ht départ cave pour les revendeurs d’environ 20 euros, si on prend le même coefficient que précédemment. Au final, la bouteille sera vendue autour des 37 euros TTC dans une boutique en France ou CHF 41.50 TTC en Suisse.

On notera d’ailleurs au passage que la même bouteille vendue en Suisse ne coûte en fait pas vraiment plus cher … Question de TVA, plus importante en France qu’en Suisse. Un vin issus de coteaux difficiles à travailler (genre Côte Rôtie ou Cornas) et avec des rendements à l’hectare avoisinants les 20 hl sera plutôt vendu autour des CHF 50-70.00. Nous sommes là dans une logique de tarification cohérente et qui s’appuie simplement sur le coût de revient et des marges «normales».

Sous l’angle de la réputation de l’appellation/région

On peut considérer que ça coute la même chose de produire une Côte Rôtie ou un Cornas. Tous deux issus du vignoble de la vallée du Rhône et du cépage Syrah. Coteaux impressionnants dans les deux cas. Nous sommes malgré tout en présence de deux terroirs différents et la Côte Rôtie a la réputation d’être plus en finesse, moins rustique, plus voluptueuse que le Cornas. Certes. Cependant, il faudra, dans les faits, débourser
aujourd’hui une bonne centaine de CHF pour avoir une Côte Rôtie qui réponde vraiment à ces critères (alors qu’on trouve des Côte Rôtie à partir de 40-50 CHF) et surtout marque une vraie différence qualitative avec un Cornas qui lui va plutôt tourner autour des CHF 50.00 (commerce suisse). Pour CHF 42.00 le Cornas Chaillot 2012 de Guillaume Gilles est actuellement un délice. On ne trouvera pas ou très difficilement une Côte Rôtie de cette qualité à ce prix là ! A noter qu’une bonne Côte Rôtie coutait quasi moitié des prix actuels il y a 25 ans.

On pourrait faire un parallèle avec les vins du Piémont. Trouver dans le commerce un Barolo qui soit vraiment excellent à 40-50 CHF est une gageure (ça existe, mais faut vraiment avoir le nez fin) alors qu’il y a d’excellents Nebbiolo dans le Haut-Piémont pour moins cher.

En résumé, beaucoup d’appellation sont vendues trop chères aujourd’hui, alors que d’autres, moins connues sont à un prix tout fait correct, voire bon marché. C’est le cas des «Crus» du Beaujolais.

Sous l’angle de la rareté, de l’offre et de la demande et de la spéculation

Imaginons maintenant que ce même vin, normalement vendu entre CHF 40.00 et 70.00 selon rendements, etc…, soit d’une part issu d’une toute petite production et que d’autre part il soit très recherché. Probablement le domaine viticole le vendra un tout petit peu plus cher mais c’est surtout les «intermédiaires» qui vont «se lâcher» sur les marges … Exemple très actuel, les vins du Clos Rougeard dans le vignoble de la Loire. La cuvée «Le Bourg» vin remarquable par ailleurs, tourne autour des 500 euros (au minimum) la bouteille. Le décès récent de l’un des deux frères vignerons et la vente du domaine en 2017 n’y sont pas pour rien. En clair, on s’arrache les vins produits «avant».

Une bouteille de 1er Grand Cru Classé bordelais se vend, dans les millésimes récents, autour des 1000 euros (Château Margaux 2015 par ex.). Au delà de la grande qualité des ces vins, on achète là clairement l’étiquette, comme marqueur d’un certain statut social mais aussi comme un investissement qui peut, selon les vins choisis, à terme, s’avérer des plus intéressants. C’est encore plus vrai avec les vins de la Romanée Conti, dont le Vosne-Romanée «La Romanée-Conti» dépasse les dix milles euros dans le commerce. On hésitera à l’ouvrir avec le gigot mais ça fera certainement un bon placement.

 

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