Le 2 novembre, l'ancien chef rebelle libérien Kunti Kamara a été condamné à perpétuité pour complicité de crimes contre l'humanité, torture et actes de barbarie. Jugé par la cour d'assises de Paris, c'était la première fois qu'un procès relatif à la guerre civile au Liberia, dans les années 1990, se tenait en France. La justice française a donc frappé fort. Entretien avec Alain Werner, directeur de l'ONG suisse qui avait porté plainte contre Kunti Kamara, Civitas Maxima.

 

RFI: Quelles conséquences maintenant espérez-vous de ce verdict au Liberia ?

Alain Werner : C’est un signe qui est important, parce que cela montre que ces crimes ne doivent pas rester impunis, que les juridictions considèrent que ce sont des crimes graves. Même des juridictions comme la France, qui n’ont pas forcément beaucoup de liens avec le Liberia, dépensent beaucoup de moyens pour juger ces crimes et pour les sanctionner. Je crois que présentement, il devient urgent et c’est ce que veulent les victimes libériennes que le Liberia prenne ses responsabilités, et d’une façon ou d’une autre, s’engage dans la voie d’une justice pour les victimes au Liberia, parce que ça devient assez compliqué de comprendre pourquoi les victimes ont trouvé justice aux États-Unis, justice en Suisse, justice en France et peut-être demain justice ailleurs, et que là où les crimes ont été commis, là où c’est le plus légitime du monde pour elles d’obtenir justice, il n’y a toujours pas de justice et une impunité qui est vraiment honteuse à mon avis. Je pense qu’effectivement, cela envoie un signal fort et que maintenant le gouvernement libérien doit agir sur ce front.

Cela fait des années que l’on parle d’un tribunal spécial au Liberia. Il y avait eu un début, un embryon, mais aujourd'hui, où en est-on ?

Ma compréhension, c’est qu’on en est nulle part et qu’effectivement, il y a eu des démarches, notamment au Parlement, etc. Mais pour l’instant, tout est plus ou moins au point mort. La difficulté bien sûr, c’est que dans une année, il y aura des élections présidentielles au Liberia, je crois en novembre prochain. Bien entendu, cela focalise probablement l’attention de certains politiciens, etc. Mais nous, nous ne dévions pas. Et encore une fois, et avec surtout la société civile qui s’exprime tous les jours au Liberia, spécialement dans les radios qui sont inondées d’appels de gens qui demandent pourquoi il n’y a pas de justice, je pense que maintenant il faut agir.

Quel message ce verdict envoie-t-il aux criminels qui sont encore en liberté ?

C’est ça pour moi, un des messages les plus importants. Ce que vous dit ce verdict, c’est que dans un scenario où les victimes ont été oubliées –et il faut quand même rappeler que la guerre a commencé il y a plus de 30 ans et s’est terminée quasiment il y a 20 ans-, il n’y a toujours pas de justice au Liberia, mais les victimes ont aussi été oubliées par la communauté internationale. Le pays voisin, la Sierra Leone, a vu un investissement colossal, 2 à 300 millions, de la communauté internationale pour avoir là-bas un tribunal bâti de toute pièce alors que la guerre est assez connexe. Et dans le pays voisin, vous n’avez rien. Donc, ces victimes ont été oubliées et malgré tout, aujourd’hui s’est écrit un autre chapitre de leur quête de justice. Et cette quête de justice a été possible simplement par leur opiniâtreté. Je crois que ça, ça doit envoyer un signal à tous les gens qui commettent des atrocités et aussi à toutes les victimes qui cherchent justice : il est possible, si elles s’organisent, si elles recueillent des preuves, si elles travaillent en réseaux, d’obtenir justice.

Est-ce qu’il n’y a pas urgence, justement avec le temps qui passe, les témoins, les victimes qui meurent, les criminels présumés eux-mêmes qui meurent ?

Mais, vous avez raison. Et on l’a vu dans ce procès. Vous avez une victime qui est venue qui était tellement malade qu’elle n’a pas pu témoigner. Vous avez plusieurs des témoins qui sont morts et qui n’ont pas pu être entendus. On a dû lire leur récit et ça, ça nous arrive absolument dans tous les dossiers. On est dans un scenario où, bien sûr, il n’y a pas de téléphone portable parce qu’on est dans les années 1990, pas de téléphone cellulaire. Les gens ne prenaient donc pas de photos avec un téléphone qui n’existait pas à l’époque. Il n’y avait pas d’image satellite. Ainsi, il est vraiment urgent que quelque chose soit fait puisque, autrement, même s’il y a une volonté de justice, il n’y aura plus de témoins et il n’y aura plus de victimes.

Pourquoi il y a toujours cette impunité près de 30 ans après au Liberia ?

C’est assez difficile à comprendre dans la mesure où le Liberia avait décidé souverainement de créer cette commission réconciliation vérité qui était chargée d’un travail très important. Et après des années de travail, après avoir entendu des milliers et des milliers de personnes en audition publique, elle est venue avec une liste, notamment de gens qui devraient être poursuivis. Cette commission a fait son travail, elle avait été souhaitée par les accords de paix. On lui a donné les moyens. Elle est venue en 2009 avec ses recommandations. Donc, c’est complètement incompréhensible que, plus de 10 ans après, bientôt 15 ans après, les politiciens se soient assis littéralement sur ces recommandations, et n’en ait rien fait.

Dans le dossier, le juge d’instruction français a pu se rendre deux fois au Liberia, une coopération judiciaire inédite. La justice libérienne continue-t-elle à coopérer avec les justices étrangères ou est-ce que la fenêtre s’est refermée ?

Non, elle ne s’est pas refermée. Les Suisses, par exemple, ont jugé Alieu Kosiah sans avoir été sur le terrain, parce qu’elle était fermée cette fenêtre jusqu’en 2018. Vous l’avez ouverte en France grâce à cette mission, qui a été la première avec la coopération de la justice libérienne qui a accompagné les Français dans le comté du Lofa avec des procureurs, des avocats de défense. Ça, ce fut exceptionnel. Et cette fenêtre ne s’est pas refermée. Et ensuite, vous avez d’autres autorités de poursuite, et même les Finlandais ont délocalisé un jugement là-bas dans un hôtel à Monrovia. Grâce aux Français qui ont vraiment été pionniers en quelque sorte et ont montré la voie, cette fenêtre s’est ouverte et elle ne s’est pas refermée. Et ça évidemment, c’est un progrès par rapport à ce qui se passait avant.

► À lire aussi : Le chef rebelle libérien Kunti Kamara condamné à la réclusion à perpétuité