C'est un des maux de l'Afrique au quotidien : la corruption. Du modeste dessous de table versé à un petit fonctionnaire aux énormes pots-de-vin encaissés par de hauts responsables, c'est un mal profond partout sur le continent. Si l'Afrique de l'Ouest s'en sort mieux que l'Afrique Centrale, la voie est encore longue et de plus en plus d'organisations citoyennes alertent sur les ravages de la corruption. C'est notamment le cas de Wathi, un centre de réflexion participatif fondé à Dakar l'an dernier. Après deux mois de débat en ligne et sur les réseaux sociaux, il publie une note proposant des pistes d'action contre la corruption. L'économiste béninois Gilles Yabi est le fondateur de Wathi et il est l'invité de RFI.
RFI: La corruption, c’est une question très concrète qui touche les citoyens au quotidien, à tel point que les mots que vous employez pour résumer le sentiment des Africains face à ce fléau c’est l’impuissance, la fatalité.
Gilles Yabi: Il y a un sentiment d’impuissance parce que beaucoup de citoyens de la région témoignent d’un impuissant ressentiment qui leur fait dire que la corruption généralisée est totalement installée et qu’on ne peut rien faire contre elle, ce qui aurait quelque chose de spécifique à l’Afrique. Mais en même temps, lorsqu’on examine les analyses qui ne concernent pas seulement le continent africain, on comprend très vite qu’il s’agit d’un phénomène qui est mondial et que, pour apporter des réponses, il faut également l’envisager comme tel, c’est-à-dire qu’il faut décomposer le problème, l’examiner sur ses différentes dimensions et proposer des approches qui ont fonctionné ailleurs.
Souvent, la difficulté, comme vous le relevez dans votre note, c’est de pouvoir dénoncer les faits de corruption. Quand on en est victime ou témoin, on se dit : "à quoi bon ? Ça ne mènera nulle part".
Oui, c’est vrai. C’est l’un des problèmes. Lorsqu’il y a ce sentiment de corruption généralisée et finalement inattaquable qui est installé, les citoyens eux-mêmes ne font plus le travail qui consiste à dénoncer la corruption dont ils sont victimes, mais dont ils sont aussi, en partie, responsables.
Il faut vraiment construire les coalitions pour pouvoir montrer que finalement la société paie un prix extrêmement lourd à la corruption, même si quelques catégories d’acteurs profitent énormément de cette corruption généralisée.
Pourtant, il existe souvent des institutions nationales de lutte contre la corruption, mais le problème c’est leur inefficacité. Alors est-ce qu’elles manquent de moyens humains, financiers, d’un cadre légal fort ou est-ce que c’est juste un problème de volonté politique, selon vous ?
Ce que nous disons c’est qu’il est tout à fait possible d’avoir, dans les pays africains, des institutions nationales de lutte contre la corruption qui soient efficaces. Pour cela, il faut s’inspirer de ce qui a fonctionné ailleurs. Il faut les doter de moyens importants pour faire à la fois de la prévention et de l’identification des personnes directement impliquées dans des faits graves de corruption et pouvoir, effectivement, s’assurer qu’il n’y ait pas d’impunité. Cela consiste à dire que la corruption est d’abord le résultat de défaillances institutionnelles.
C’est pour cela que les institutions de lutte contre la corruption doivent aussi faire des examens de vulnérabilité. Il s’agit de voir, dans un pays, quels sont les endroits et les services, dans des ministères spécifiques, qui sont les plus exposés à la corruption et la meilleure réponse est une réponse en termes de réformes, de modes d’organisation interne et de prises de décision. Il s’agit de diminuer le pouvoir discrétionnaire des fonctionnaires pour qu’une personne ne puisse pas décider d’un marché, par exemple. Il s’agit donc de diminuer totalement les possibilités de corruption et ainsi s’attaquer au système vraiment par l’aspect quasiment technique. Il faut regarder vraiment quelles sont les portes ouvertes à la corruption qui existent dans toutes les institutions publiques et les fermer.
Et justement dans ces postes les plus exposés, vous proposez que dans la Fonction publique, les recrutements et les promotions soient davantage liés à l’intégrité et pas seulement aux compétences ?
Il faudrait qu’il y ait une partie des rémunérations qui soient liées d’une part à la compétence et d’autre part à une sorte de récompense de l’intégrité. Nous, nous disons par exemple que l’on peut imaginer des primes d’intégrité, qui ne seraient pas immédiatement versées, mais qui seraient liées à un comportement qui aura été honnête de la part d’un fonctionnaire, sur une durée de travail assez longue, de manière à ce qu’il puisse bénéficier de cette prime en fin de carrière.
Vous avez employé un terme très important tout à l’heure, celui de la prévention. Pour vous, cela commence dès l’école primaire avec des cours d’éducation civique ?
Beaucoup ont insisté sur la nécessité d’apprendre aux enfants, en bas âge, le respect du bien public, c’est-à-dire ce qui relève, par exemple, d’un comportement éthique, acceptable. Beaucoup ont également relevé que les cours d’éducation civique et morale existaient dans quasiment tous les pays d’Afrique de l’Ouest depuis une vingtaine ou une trentaine d’années et qui ont ensuite progressivement disparu. Il faut réintroduire ces cours et adapter les contenus à la progression des enfants.
Vous mettez aussi l’accent sur la protection des journalistes et des lanceurs d’alertes.
Nous insistons sur la nécessité de former des journalistes d’investigation dans la région, mais également de créer des systèmes légaux de protection de ces journalistes et des lanceurs d’alertes qui peuvent leur donner des informations. Car, en effet, c’est évidemment un travail extrêmement risqué. Lorsqu’on touche à l’argent, là on se met vraiment en danger.
Il est donc vraiment important que les journalistes ne soient pas simplement encouragés à faire ce travail, mais qu’ils soient formés pour le faire et qu’il y ait un dispositif qui les protège. Il s’agit de le faire au niveau national, mais on peut aussi envisager qu’une organisation régionale comme la Cédéao, au niveau de l’Afrique de l’Ouest, puisse prendre l’initiative de proposer un mécanisme pour protéger davantage les journalistes leur permettant réellement de faire ce travail qui favorise une meilleure gouvernance au service de l’intérêt général.