Dans une adresse à la nation prononcée le 6 août pour l'anniversaire de l'indépendance, le président ivoirien Alassane Ouattara a annoncé qu'il accordait la grâce présidentielle à son prédécesseur Laurent Gbagbo. La mesure a été jugée insuffisante par le parti de Gbagbo, le PPA-CI qui réclame une amnistie. Pourquoi cette demande et quelle peut-être la suite de ce bras de fer juridico-politique ? Entretien avec Arsène Brice Bado, du Centre de recherche et d'action pour la paix (Cerap).

Le Parti des peuples africains, le parti de Laurent Gbagbo, rejette la grâce annoncée par Alassane Ouattara. Il dit que c’est un combat de principes, le président Gbagbo ayant construit sa carrière politique autour d’un certain nombre de valeurs. Selon vous, ce n’est que cela ?

Ce n’est pas que cela. Actuellement, on est déjà dans la bataille pour la présidentielle de 2025 et toute action politique est à analyser à l’aune de cette échéance-là. Et dans cette perspective, il espérait mieux. Par exemple, une amnistie et non pas une grâce présidentielle.

Justement, une précision juridique importante : la grâce peut-elle empêcher Laurent Gbagbo de se présenter en 2025, lors de la prochaine élection présidentielle, alors que l’amnistie, elle, lui permettrait de se présenter ?

Oui. Vous savez, la grâce présidentielle, selon le code pénal de la Côte d’Ivoire, à l’article 132, n’enlève que l’exécution de la peine, mais n’enlève pas la condamnation. Et dans cette mesure, le président Laurent Gbagbo aura toujours, sur son casier judiciaire, cette condamnation. Et la condamnation de 2018, justement, à 20 ans de prison, le privait de ses droits politiques. Donc, dans cette perspective, il lui serait difficile de se présenter comme candidat présidentiel. Si c’était une amnistie, là, on serait dans un scénario différent. Parce qu’avec une amnistie, c’est non seulement l’exécution de la peine qui est enlevée, mais c’est aussi la condamnation elle-même qui est enlevée. Donc avec une amnistie, rien ne l’empêcherait, objectivement, de pouvoir se présenter comme candidat aux élections de 2025.

Sur cet aspect juridique des choses, justement, le ministre de la Réconciliation nationale Kouadio Konan Bertin a déclaré que l’amnistie pouvait être décidée à l’Assemblée, donc décidée par la loi. Est-ce qu’effectivement, les députés ivoiriens ont cette possibilité de demander l’amnistie de Laurent Gbagbo ?

Oui. Les députés ivoiriens ont cette possibilité, même après la grâce présidentielle. L’amnistie est une prérogative de l’Assemblée nationale. Cependant, il faut se rendre compte que cela ne pourrait être possible qu’avec le soutien du président Alassane Ouattarra. Son parti, le RHDP, contrôle la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Tout le monde, en tout cas, pense d’ores et déjà à la présidentielle qui est prévue pour 2025. Dans une interview sur France 24, en octobre dernier, on peut le rappeler, Laurent Gbagbo avait semé le trouble sur ce qu’étaient ses intentions. Il avait estimé qu’il y avait « des moments où certaines charges s’imposent à vous, je n’exclue rien » avait-il dit. Est-ce que le Parti des peuples africains souhaite, selon vous, maintenir ouvertes toutes les éventualités pour la prochaine présidentielle, compte tenu de cette possible candidature ?

C’est vraiment clair, c’est la seule chose dont on est certains aujourd’hui. Parce que jusque-là, on ne voit pas beaucoup émerger de dauphin et je pense qu’en réalité, cela ne viendra pas tant que les autres partis n’afficheront pas également leurs candidats pour 2025. Le PDCI, le PPACI, le RHDP… Les gens se regardent et les décisions des uns dépendent beaucoup de la réaction des autres.

Donc vous diriez que tant que Bédié n’aura pas renoncé à la présidentielle de 2025, tant que Ouattara n’aura pas renoncé à cette présidentielle, Laurent Gbagbo se tiendra prêt, éventuellement, pour ce scrutin ?

Oui. À moins que l’on trouve un moyen, justement, pour que ces trois candidats puissent quitter, d’une certaine manière, la scène politique ou, du moins, ne se présentent pas comme candidats aux élections de 2025. Et moi, je pense qu’il faut une vraie négociation. C’est une question importante qu’il faut régler dès maintenant. Cela permettrait de pacifier un peu la scène politique. Les trois candidats ont une histoire particulière entre eux et il est vraiment important que l’on puisse résoudre cette question, qu’ils puissent accepter de passer la main à de jeunes générations.

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