Plus de 80 000 personnes obligées de fuir les combats ces dernières semaines au Darfour : c'est le déplacement de population le plus important depuis dix ans, selon les Nations unies. Les combats ont repris il y a un mois dans cette région de l'ouest du Soudan où la guerre a commencé en 2003. Des tribus locales avaient lancé une rébellion contre Khartoum, pour dénoncer la domination des Arabes au pouvoir et l'absence d'investissements au Darfour. Depuis, les groupes rebelles se sont divisés, des milices pro-gouvernementales sont entrées en jeu et il y a quelques mois, le président soudanais a décrété une trêve. Mais le cessez-le-feu n'est pas respecté. Décryptage avec Jérôme Tubiana, chercheur pour l'ONG Small arms survey.
RFI : Jérôme Tubiana, vous êtes chercheur pour l’ONG Small arms survey. Comment expliquer la reprise des bombardements au Darfour alors que le président Béchir avait prolongé le cessez-le-feu en principe ?
Jérôme Tubiana : Je pense que dans l’esprit du gouvernement soudanais, il n’a jamais été clair que le cessez-le-feu s’applique vraiment au Darfour. La guerre a toujours continué avec des hauts et des bas, plutôt en fonction des saisons qu’en fonction de ce qui est dit aux négociations de paix. Le cessez-le-feu, pour le gouvernement soudanais, concerne plutôt les deux autres zones de guerre des monts Nuba et du Nil bleu, dans la mesure où le gouvernement essaie de dissocier les différents fronts de la rébellion et de signer la paix avec ces deux fronts plus petits, plutôt qu’avec les rebelles du Darfour.
Ça veut dire qu’il n’y a plus du tout d’espoir d’arriver à la paix par des négociations pour le Darfour ?
Je dirais que l’espoir de négociation de paix avec un succès rapide s’est éloigné depuis longtemps ; surtout depuis 2011, quand le processus de paix qui avait lieu au Qatar, à Doha, a accouché d’un demi-accord, avec seulement un des deux groupes rebelles présents comme signataire. Depuis, il n’y a eu aucune volonté de réellement intégrer la rébellion et de tenir aussi compte du fait que deux autres nouvelles zones de guerres s’étaient rouvertes au Soudan.
A propos des activités militaires qui sont en cours, les autorités soudanaises viennent juste de changer de chef d’état-major. Est-ce qu’il y a un lien selon vous, avec cette offensive au Darfour ?
Il pourrait y en avoir un. On dit qu’il y en a un, mais je pense que ça s’analyse aussi de manière plus globale, en fonction des différents mouvements qu’il y a eu au sein du régime soudanais, avec, un peu, un renouvellement de figures déjà anciennes et aussi une montée en puissance des services de sécurité. Ce qu’on voit surtout, c’est que ce sont toujours ces mêmes services qui mènent le bal.
D’autre part, par rapport à la guerre, et notamment au Darfour, mais pas seulement, il a été dit qu’une des raisons des récents changements était des désaccords au sein du régime sur l’utilisation des milices qu’on a appelé les Djendjaoui, notamment au Darfour, des milices surtout composées d’Arabes du Darfour. Mais, en fait, il y a une nouvelle milice qui a émergé depuis 2013 qui est mieux armée, plus forte, plus puissante, et qui est aussi, directement, pour la première fois, sous les ordres des services de sécurité.
Cette évolution et cette montée en puissance constante des milices restent au cœur de ce qui se passe au Soudan et, aussi de ce qui peut se passer dans les négociations de paix et dans le choix de la guerre plutôt que de la paix. Les conséquences peuvent être diverses. Le fait qu’il y ait des divisions au sein du pouvoir sur le rôle de ce type de milice, ce n’est pas entièrement négatif. Il se peut qu’au sein de l’armée on préfère mener la guerre sans forcément vouloir la paix. En tout cas, on préfère la mener sans forcément passer par les forces paramilitaires qui sont difficiles à contrôler, qui sont très violentes, mais aussi qui peuvent parfois – et c’est arrivé dans le cadre de ces nouvelles milices – se retourner même contre le pouvoir et contre l’armée.

Ces fameuses milices Djendjaoui dont on parlait étaient supposées être issues de tribus arabes, mais, en fait, on a l’impression que c’est nettement plus complexe que ce qu’on nous présente et surtout que ça se complexifie avec le temps.
C’est plus complexe et ça se complexifie avec le temps parce que beaucoup d’acteurs ont changé de camp, parfois même plusieurs fois. Reste quand même que certaines communautés arabes considèrent que leur seul atout dans ce conflit c’est de se louer un peu comme mercenaires au gouvernement dans ces milices. Personne n’est absolument loyal et on ne sait pas vraiment comment ça va évoluer. Ce qui est inquiétant surtout c’est de voir ces milices composées de jeunes gens qui n’ont pas vraiment d’avenir, en dehors des armes qu’ils détiennent, et qui, non seulement, sèment la désolation au Darfour et dans d’autres fronts soudanais, mais interviennent aussi parfois dans les pays voisins. On en a vu en République Centrafricaine, certains aussi se promènent vers la Libye. C’est non seulement dangereux au Soudan, mais c’est dangereux pour toute la région.
Ces milices s’en prennent aux civils, mais elles s’en prennent aussi parfois à la mission des Nations unies sur place. Une ancienne porte-parole de cette mission, par exemple, accuse les Casques bleus de ne pas tout raconter pour ne pas trop montrer leur impuissance. Est-ce qu’aujourd’hui on peut savoir vraiment ce qui se passe au Darfour ?
On en sait très peu par les Nations unies. D’une part, parce que leurs rapports parfois cachent des choses, parfois sont tout simplement assez inexacts et mal informés. D’autre part, ce que la porte-parole des Nations unies qui avait démissionné avait voulu aussi dénoncer, c’était le fait que beaucoup de choses n’étaient pas rapportées par les Nations unies. Beaucoup de choses connues disparaissaient dans la chaîne de communication, y compris à l’intérieur des Nations unies.
De fait, ce n’est pas la mission des Nations unis ni l’Union africaine au Darfour qui permettent de savoir ce qui se passe là-bas. Il y a beaucoup de choses qui sortent par une radio qui s’appelle radio Dabanga et il y a aussi d’autres médias soudanais en exil, qui, à travers leurs réseaux, à travers ce qu’on appelle aujourd’hui des citoyens journalistes publient des informations. Ces médias alternatifs, malgré l’absence de journalistes sur le terrain, arrivent quand même à donner une idée de l’ampleur de la violence des attaques gouvernementales à tel ou tel endroit.