Quatre chefs d'Etat d'Afrique de l'Ouest au chevet de la Gambie. Ce mardi 13 décembre matin sont attendus à Banjul la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf, le Nigérian Muhammadu Buhari, le Sierra-Léonais Ernest Bai Koroma et le Ghanéen John Dramni Mahama. Objectif : convaincre Yahya Jammeh de céder le pouvoir au président élu Adama Barrow. Mais s'il refuse, faut-il envisager la force ? Le Béninois Marcel Alain de Souza préside la Commission de la Cédéao, la Commission économique des Etats d'Afrique de l'Ouest.  En ligne d'Abuja, il répond de RFI.
RFI : Cette mission de la Cédéao c’est pour quoi faire ?
Marcel Alain de Souza : C’est une mission de bons offices. Après les élections, le peuple s’est prononcé, le président sortant a eu à reconnaître sa défaite et il la remet en cause. Il remet les résultats en cause et c’est un peu contraire aux principes qui régissent la Cédéao, les Nations unies. Et donc c’est d’abord une mission de haut niveau composée de la présidente en exercice de la Cédéao, Ellen Johnson Sirleaf, qui est présidente en exercice de la Cédéao, appuyée par le président Buhari, le président de la République fédérale du Nigeria, pour aller voir dans quelles mesures on pourrait prêter les bons offices de la Cédéao à ce peuple frère, le peuple gambien.
Qu’est-ce qui vous choque le plus dans le comportement de monsieur Yahyah Jammeh ?
C’est un comportement, un revirement auquel on ne s’attendait pas. On pensait que quand il a téléphoné à monsieur Barrow en le reconnaissant comme président, en disant que la cérémonie aura lieu au mois de janvier et qu’il va se mettre à l’agriculture et qu’il sera à sa disposition. On a dit : Mais il est en train de faire une excellente sortie et qui honore la Cédéao, qui honore notre sous-région. Mais subitement ce revirement, ça n’a plus de crédibilité. Et comme l’a dit madame Johnson Sirleaf dans sa déclaration et dans la déclaration conjointe que nous avons eu à faire avec les Nations unies, la Cédéao et l’Union africaine, cette attitude, ce comportement est inacceptable.
Donc aujourd’hui qu’est-ce que vous lui demandez ?
Nous lui demandons de suivre et de respecter son engagement vis-à-vis de ce peuple qui mérité qu’on respecte sa volonté. Et nous invitons les agents de sécurité, la police, la gendarmerie y compris l’armée, à avoir un comportement républicain. La volonté du peuple doit être respectée.
Et quand le président élu Adama Barrow demande à Yahyah Jammeh de céder le pouvoir immédiatement vous êtes d’accord avec Adama Barrow ?
Adama Barrow ne fait que réclamer ses prérogatives. Dans la mesure où le peuple s’est prononcé, l’ancien président l’a remercié, ça veut dire qu’il est le président légitimement élu.
Et quand vous demandez aux forces de sécurité de respecter le vote du peuple gambien, voulez-vous dire qu’actuellement il y a un bras de fer ?
Nous sommes informés de la situation où on a coupé l’électricité, on a coupé la moindre communication et l’armée circule à Banjul. Alors on s’est dit qu’il faudrait que le principe républicain et citoyen soit respecté.
Craignez-vous que Yahya Jammeh s’appuie sur les forces de sécurité et la NIA, la National Intelligence Agency ?
On peut s’attendre à tout, mais il faut un signal fort pour dire à ceux qui participent aux élections que la volonté du peuple, le respect de l’état des urnes doit être un principe auquel on adhère.
Voilà vingt-deux ans que Yahya Jammeh s’appuie sur les forces de sécurité. Est-ce que vous ne craignez pas que cela risque de durer ?
Mais dans cette situation, tout est possible. Dans la mesure où après les élections, après son engagement respectif des urnes, il y a eu des grades qui ont été attribués en présence de la vice-présidence à des soldats pour favoriser certaines branches de l’armée, pour leur apporter des grades. Et donc c’est pour ça que nous disons qu’il faut un signal fort de la communauté internationale pour que le verdict des urnes soit respecté.
Et s’il ne respecte pas son engagement que doit faire la communauté internationale ?
Mais la communauté internationale, nous privilégions d’abord la diplomatie préventive. Et c’est ce que nous sommes en train de faire par la mission qui sera là-bas. Il faut aller par la persuasion, amener à respecter les principes. Ensuite dans un deuxième temps, voir comment mettre la pression par le Conseil de sécurité, par l’Union africaine, par la Cédéao pour ne pas aller vers des affrontements. Et enfin, si tout ceci ne marche pas, on envisagera des décisions plus draconiennes.
Et ces décisions plus draconiennes, est-ce qu’il pourrait s’agir d’une intervention militaire extérieure ?
Mais cela relève de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement qui se réunit à Abuja le 17 décembre, et tout ceci pour analyser les décisions qui seront prises le moment opportun.
Donc une réunion de chefs d’Etat de toute l’Afrique de l’Ouest est prévue ce 17 décembre à Abuja ?
Les quinze pays de l’Afrique de l’Ouest se réunissent à Abuja.
Et tout est possible, y compris la décision par la Cédéao d’envoyer des troupes à Banjul ?
Nous l’avons fait par le passé. Nous avons des troupes actuellement en Guinée-Bissau avec Ecomib. Nous avons eu des troupes au Mali. Et donc c’est une solution envisageable. Mais elle est à l’appréciation de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement.
Avec le soutien de l’Union africaine et des Nations unies ?
Bien sûr.
Et en cas d’intervention militaire extérieure, ne craignez-vous pas que Yahya Jammeh ne crie à l’ingérence pour fédérer les populations gambiennes autour de lui ?
Mais c’est pour ça que nous disons que nous allons par étapes, la diplomatie préventive, mesurer les risques, essayer de négocier, de plaidoyer la mission de bons offices. Et ce n’est que vraiment en dernier ressort, quand tout aura échoué, que l’on peut envisager d’autres mesures plus fortes. Il est de l’intérêt de la population gambienne que les droits de l’homme soient respectés, la liberté d’association, la liberté de voter, que l’on puisse garantir ce minimum-là.
Est-ce que vous êtes inquiet pour la sécurité du président élu Adam Barrow ?
Non, nous ne sommes pas inquiets particulièrement, mais nous pensons qu’il faut quand même prendre des dispositions pour assurer sa sécurité, dans la mesure où les forces de l’ordre doivent avoir un comportement républicain vis-à-vis du président élu, envers un chef d’Etat élu. Il mérite protection.