Le président tunisien Kaïs Saïed vient de désigner l'universitaire Najla Bouden au poste de Premier ministre. Cette nomination intervient deux mois après le limogeage de Hichem Mechichi, alors que de plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer une dérive autoritaire du pouvoir. Il y a deux jours, vous avez par exemple pu entendre sur notre antenne le point de vue de l'avocat français William Bourdon. Nous vous proposons ce vendredi d'écouter le point de vue du parti Echaâb [le Mouvement du peuple], qui soutient les mesures d'exception adoptées par le chef de l'État. Abdennaceur Laaradh est membre du bureau politique de ce parti, il répond aux questions de RFI.  

RFI : Quelle lecture politique faites-vous de la désignation de Najla Bouden à la tête du gouvernement ?

Abdennaceur Laaradh : Il s’agit d’une première en Tunisie, d’avoir une chef du gouvernement femme. Nous pensons que c’est un message interne fort, déjà pour la Tunisie, pour la place de la femme... Cela peut rassurer les défenseurs des libertés, des droits de l’homme, surtout après les mesures du 25 juillet, et nous pensons que c’est une forte personnalité, avec un parcours universitaire et académique impressionnant. Elle a été diplômée de l’École des mines de Paris, mais aussi, elle a déjà travaillé sur de gros projets sur la modernisation de l’Enseignement supérieur.

Najla Bouden, dites-vous, a une forte personnalité, mais Kaïs Saïed reste très puissant au sein de l’exécutif. Est-ce qu’elle aura une marge de manœuvre, alors que les mesures exceptionnelles ont largement réduit les pouvoirs du chef du gouvernement ?

C’est une question pertinente… Si on se base sur les décrets du 22 septembre, le décret dit bien que les grandes orientations sont tracées par le président. C’est un fait. Aussi, ce n’est pas un problème de concurrence entre le président et le chef du gouvernement. La Tunisie a déjà souffert ces dernières années, à cause des problèmes entre le président et le chef du gouvernement, que ce soit à l’époque de Béji Caïd Essebsi ou à l’époque de Kaïs Saïed. Donc au contraire, nous espérons que les deux têtes de l’exécutif seront en phase et auront les mêmes projets pour la bonne exécution.

Madame Najla Bouden arrive en fonction au cœur d’une période de tension politique. Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui estiment que la Tunisie prend de plus en plus la figure d’un régime despotique ?

On ne pense pas qu’il y ait un danger de retour à la dictature. Par exemple, la semaine dernière, on a eu une grande manifestation au centre de Tunis contre le président et contre ses mesures. Donc la liberté d’expression se passe très bien, peut-être même mieux qu’avant le 25, mieux qu’à l’époque du gouvernement de Hichem Mechichi du parti islamiste Ennahdha. À l’époque, les manifestions sont réprimées, il y a eu beaucoup d’arrestations, alors que là, actuellement, les opposants au président manifestent. On les voit même dans le journal de 20 heures, de la télévision tunisienne publique, dénoncer ou s’opposer aux orientations du président.

Les opposants manifestent, mais tout de même, Amnesty International et Human Rights Watch parlent d’une cinquantaine de cas connus d’assignation à résidence. On a des dizaines de personnes empêchées de voyager, plusieurs personnes n’ont pas été notifiées des charges qui pèsent contre elles… Est-ce que, tout de même, on n’assiste pas à un net recul des libertés publiques, actuellement, en Tunisie ?

Après le 25 juillet, c’est vrai qu’il y a eu des mesures d’assignation à résidence, il y a eu quelques arrestations, interdictions de voyager… C’était contre des personnes qui sont soupçonnées de corruption, d’usage de faux ou autres. C’était une période transitoire, qui a duré peut-être un mois et demi. Il y a eu des arrestations, mais après, le président s’est exprimé, mi-septembre, pour mettre fin à ces interdictions de voyager. Elles sont limitées seulement à ceux qui ont des affaires en justice en cours.

Comment est-ce que la Tunisie peut, selon vous, sortir maintenant de cet épisode de tension politique ?

Le président, d’abord, était attendu sur le plan gouvernemental - on voit bien la nomination de madame Najla Bouden à qui nous souhaitons sa réussite - après, nous attendons aussi du président qu’il adopte une démarche collaborative sur les réformes annoncées, puisqu’il a annoncé un travail de réflexion sur le nouveau code électoral, un travail de réflexion sur le nouveau régime politique pour modifier la Constitution… Une démarche collaborative, qui sera à l’écoute des forces politiques et aussi sociales, des syndicats, aidera beaucoup à faire baisser la tension et à installer une atmosphère de confiance en Tunisie. Notre parti a soutenu les mesures d’exception et nous pensons que ces mesures sont nécessaires pour rectifier le parcours révolutionnaire, parce que l’État était menacé de se disloquer. Donc oui, pour des mesures exceptionnelles, mais nous demandons aussi de les plafonner dans la durée. Une feuille de route… une estimation, au moins sur la durée nécessaire pour refaire le code électoral et modifier la Constitution, serait souhaitable.