Le déconfinement a démarré dans plusieurs pays africains après de nombreuses semaines de confinement plus ou moins dures. L’heure est au premier bilan. En Afrique du Sud par exemple, le président Cyril Ramaphosa vient d’annoncer des mesures d’assouplissement qui seront effectives le 1er juin… Des mesures comme la levée du couvre-feu et la réouverture de certains commerces. C’est le pays africain le plus touché par la pandémie. C'est aussi le premier État africain à avoir imposé un confinement national total dès le 27 mars. Un confinement que critique Koffi M. Kouakou, analyste sur les affaires africaines basé à Pretoria.

RFI : Cela fait plus d’un mois et demi que les chefs d’État africains ont décidé d’appliquer des mesures de confinement de manière plus ou moins strictes. Vous trouvez que c’est disproportionné, notamment en Afrique du Sud, pourquoi ?

Koffi M. Kouakou : La réponse est disproportionnée parce qu'elle ne s’adapte pas aux réalités scientifiques et aux chiffres qu’on a en ce moment. Si vous avez 200, 300 morts sur peut-être 400 000 personnes qui sont passées sous le dépistage, il n’y a aucune raison à prendre des décisions aussi disproportionnées : faut fermer le pays, faut le mettre sous le confinement qu'on connaît aujourd’hui avec l’armée, des soldats partout et des militaires. C’est très disproportionné.

Comment l’expliquez-vous, c’est la peur ?

Voilà, et c’est ça, c’est un élément très important, le facteur peur devient un instrument de décision. On nous disait déjà qu'en mai, pendant ce mois de mai, on aurait par exemple un taux d’infection très élevé, ce serait très exponentiel, et le taux de mortalité serait aussi très élevé, mais jusque-là, il n’y a rien. Et on nous encore que non, ce n’est plus en mai, ce sera en juillet. Et on vient apprendre encore la semaine dernière, que, au lieu que ce soit en juillet, ça va être maintenant reporté en septembre. Donc, il y a un jeu de ballon qui fait que le ballon, on le pousse à tout moment et donc, on n'arrive pas vraiment à saisir exactement quels sont les facteurs qui informent les décisions du gouvernement vis-à-vis de la continuation de ce confinement.

Et en Afrique du Sud, on a vu des scènes d'émeutes, de pillage de magasins, ces images vous ont-elles marqué ?

Bien entendu. Et c’est une onde de choc parce que les gens qui sont mis en confinement, qui n’ont pas d’argent, qui n’ont pas de boulot et qui sont très pauvres, n’arrivent pas à subvenir, c’est comme si ils étaient tous en prison et donc, ils sont obligés de sortir pour aller chercher à manger, et ça c’est un grand problème. En fait, ce problème-là, il est encore plus important que la crise du coronavirus, c’est-à-dire que la peur qui entourait le coronavirus a maintenant exposé les fragilités du système économique, politique et social en Afrique du Sud, faisant de ce pays un pays qui est vraiment très fragile en ce moment et on a même bien peur que l’économie sud-africaine n'arrive pas à se réveiller à temps, durant les trois ou quatre prochaines années.

Alors vous dites que les mesures prises sont disproportionnées, mais les chefs d’État doivent protéger leur population...

Oui mais protéger une population, ça veut dire quoi ? Ça veut dire prendre des mesures qui sont proportionnelles à la crise à laquelle vous faites face. Si vous faites une comparaison des effets, ou de l’impact, ou des conséquences du Covid-19, vis-à-vis des autres maladies comme la tuberculose, la malaria, et le sida, même la faim, toutes ces maladies-là sont même plus importantes, plus effrayantes. Elles ont des conséquences plus graves que les conséquences du Covid. Il faut le dire ! Que ce soit en Tanzanie, que ce soit en Guinée, que ce soit au Sénégal, que ce soit en Côte d’Ivoire, que ce soit au Ghana, pourquoi les chefs d’État n’en font pas autant, et c’est la question que je me pose.  Voilà pourquoi je pense que la réaction vis-à-vis du Covid-19 est une réaction politique disproportionnée.

Mais si ils n’avaient pas mis en place toutes ces mesures, ne les aurais-t-on pas accusé de négligence, voire de laxisme ?

Eh bien, bien entendu on aurait dû les accuser de négligence, et de laxisme mais, les réponses qu’ils ont utilisées pour répondre au Covid-19, sont vraiment disproportionnées, ça c’est mon point de vue. Donc pour moi les grandes leçons que je tire, c’est que les chefs d’État doivent faire très attention, ils doivent apprendre à gérer les complexités des crises, mais surtout faire attention à la qualité des informations qui informent  les décisions, en temps de crise.

Ce confinement était aussi peut-être nécessaire le temps que les hôpitaux se préparent à une réponse…

On me dit que les hôpitaux sont en train de se préparer mais si les infections explosent en ce moment, ces hôpitaux ne pourront pas répondre, parce qu’on sait déjà la fragilité des hôpitaux en Afrique, le système médical est très fragilisé, fragmenté, très peu efficace, et c’est ça qui a aussi été l’un des éléments d’information qui ont fait peur aux gens en Afrique et qui ont même alimenté des prédictions. Partout, pas seulement que en Côte d’Ivoire au Gabon dans les pays très pauvres, même en Afrique du Sud, l’Afrique du Sud ne pourrait pas faire face si les infections explosaient.

De nombreux pays entament désormais leur déconfinement, qu’en pensez-vous ?

Écoutez, c’est une très bonne chose il faut qu’ils fassent le choix, entre un confinement total qui va tuer l’économie, qui sont déjà des économies fragilisées et qui vont ensuite empêcher les gens de se noyer et donc ça justifie un déconfinement.