En Algérie, cela fait un an jour pour jour que le président Bouteflika est tombé sous la pression de la rue, après vingt ans de pouvoir. Aujourd'hui, Farid Alilat, notre confrère de « Jeune Afrique », publie aux éditions du Rocher « Bouteflika, l'histoire secrète », un livre qui lève le voile sur des moments-clés de la vie de cet homme au parcours exceptionnel. De la guerre d'Algérie à l'an dernier, comment a-t-il fait pour durer si longtemps ? Un an après sa chute, son système est-il encore en place ?

RFI : Dans votre livre qui fourmille de révélations et de confidences, on apprend que le ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, a joué un rôle clé dans l’arrestation du président Ahmed Ben Bella et l’arrivée au pouvoir du colonel Houari Boumédiène, ministre de la Défense, c’était en juin 1965, alors que Bouteflika n’était pas un militaire. C’était juste un civil…

Farid Alilat : Oui, c’était un civil. Mais il était ministre des Affaires étrangères depuis 1963. Et donc, Bouteflika a été le catalyseur du coup d’État, parce que le président Ben Bella a décidé de limoger Bouteflika. Et aussitôt, Bouteflika a rendu compte à Boumédiène, qui était ministre de la Défense, numéro deux du régime. Et c’est à partir de la décision de Ben Bella de limoger Bouteflika qu’a commencé la véritable histoire du coup d’État de 1965.

Et on voit que le stratège du coup d’État, c’est bien sûr Boumédiène, mais c’est aussi Bouteflika…

Parce que, à l’époque, ils fonctionnaient comme un clan. Ils étaient cinq ou six, ils se voyaient presque tous les soirs jusqu’à l’aube. Et les conseils de Bouteflika étaient très écoutés. Donc lui a joué un rôle majeur dans ce coup d’État.

Pour empêcher un coup d’État, dites-vous, en plein match de football…

Oui. Quelqu’un avait suggéré que le président Ben Bella soit arrêté le 17 juin à Oran, pendant le match Algérie-Brésil, match où [le footballeur brésilien] Pelé était présent. Donc, Bouteflika a dissuadé et a écarté cette idée en expliquant qu’il serait catastrophique pour les conjurés d’arrêter un président pendant le match ou après le match, alors que des milliers de spectateurs seraient présents dans le stade, alors que la presse serait là. Donc, ils ont décidé d’opérer le coup d’État le 19 juin.

Deux jours plus tard…

Deux jours plus tard.

En décembre 1978, à la mort de Houari Boumédiène, Abdelaziz Bouteflika croit que son heure est venue. Mais les militaires font barrage. Or, 20 ans plus tard, ce sont les mêmes militaires qui l’appellent au pouvoir. Et vous racontez que ce jour de la présidentielle d’avril 1999, Abdelaziz Bouteflika menace de repartir en Suisse si on ne lui donne pas un score supérieur à celui de Liamine Zéroual, quatre ans plus tôt…

Oui. Enfin, le jour de gloire arrive en 1999. Les militaires le désignent comme le successeur du président Zéroual qui a démissionné. Le jour de son élection, c’est-à-dire le 15 avril 1999, il menace de quitter le pays. Il fait même une déclaration sur France 2, le jour du vote où il dit : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif de la part des Algériens, je considère qu’ils sont heureux dans la médiocrité ».

C’est-à-dire qu’en fait, il demande aux militaires de lui fabriquer un bon score…

Oui, parce que ce n’est pas une élection : c’est une élection fraudée.

Si Bouteflika engage des bras de fer comme ça avec les militaires, c’est qu’il est assez fort pour leur faire face parce qu’il sait que les militaires ont besoin de lui, non ?

Non. Moi, je récuse cette idée que Bouteflika a gouverné contre les militaires. Ce n’est pas vrai. Bouteflika a gouverné avec le consentement des militaires, avec le soutien des militaires. En 2004, ce sont les militaires, notamment les services secrets, qui lui ont permis de faire un deuxième mandat. En 2008, ce sont les militaires qui lui ont donné l’onction pour changer la Constitution qui limitait les mandats à deux et pour faire un troisième mandat en 2009. En 2014, les militaires l’ont soutenu pour faire un quatrième mandat et en 2019, les militaires de Gaïd Salah, chef d’état-major et vice-ministre de la défense, ont appelé le chef de l’État pour faire un cinquième mandat. Donc, le compagnonnage avec les militaires lui a permis de rester 20 ans au pouvoir.

C’est vrai qu’il a été soutenu par les militaires, mais n’a-t-il pas réussi à être un président à 100%, et non pas un président aux trois quarts comme il le craignait ?

Bouteflika a dit : « Je ne veux pas être un trois quart de président ». Mais il est devenu de lui-même un quart de président. Avec l’ulcère hémorragique de 2005, il s’est petit à petit effacé en cédant le pouvoir à son frère Saïd. Ensuite, à partir de 2013 avec son AVC, il était presque totalement effacé. C’était un président fantôme.  

Vous dites qu’en 1999, quand il arrive au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika a tout pour réussir et que finalement, il va tout rater…

Il a gouverné avec la corruption. Il l’a démocratisée. Il a fait de la corruption un instrument de gouvernance et de soumission. La preuve : dans l’histoire contemporaine du monde, je n’ai jamais vu deux anciens Premiers ministres et 24 ministres dans une même prison, en même temps. Tout récemment, l’ancien patron de la gendarmerie nationale, celui-là même qui est censé combattre la corruption, a été jugé et condamné à 20 ans de prison, lui, ses quatre enfants et sa femme. Ils détenaient 135 comptes bancaires [en monnaie nationale et en devise], 61 biens immobiliers et 25 entreprises.

Mais tout de même, avec sa loi de grâce amnistiante de juillet 1999, est-ce que Bouteflika n’a quand même pas réussi à mettre fin à la guerre civile meurtrière avec les islamistes ?

Là encore, il faut relativiser les choses. Quand il est arrivé en 1999, le terrorisme était à une échelle résiduelle. J’étais en Algérie en 1999, j’étais journaliste responsable d’une rédaction en Algérie dans les années 90-99. Nous ne sommes plus dans la période des grands massacres, des tueries quotidiennes. Le pays était déjà sur le chemin de la paix.

Un an après la chute de Bouteflika, est-ce que son régime perdure ou est-ce qu’il y a un vrai changement ?

Le système de régime que Bouteflika a bâti pendant 20 ans est presque en état d’extinction. Maintenant, on nous dira que l’actuel président [Abdelmadjid Tebboune] est un ancien Premier ministre de Bouteflika, est un ancien ministre de Bouteflika. Donc, il n’y a pas une rupture totale et radicale par rapport à l’ancien système de Bouteflika. Il y a dans le gouvernement actuel des ministres qui ont été ministres sous Bouteflika. On ne sort pas indemnes de 20 ans de Bouteflika. Il faut du temps, d’abord pour changer les mentalités, pour relancer l’économie, pour remettre de la morale dans la politique. Ça prendra beaucoup de temps.

Dimanche 29 mars, en pleine épidémie du coronavirus, notre confrère algérien Khaled Drareni, qui est le correspondant à Alger de TV5 Monde et de Reporters sans frontières, a été incarcéré pour « incitation à attroupement non armé ». Est-ce à dire que 100 jours après son arrivée au pouvoir, le régime Abdelmadjid Tebboune bascule dans la répression ?

Il n’est pas le seul journaliste. Ils sont quatre journalistes à être en prison. Je constate que le ministre de la Justice a déclaré récemment que les journalistes ne sont pas poursuivis pour des faits liés à l’exercice de leur fonction. Or, je constate que Khaled Drareni est en prison parce qu’on lui reproche d’avoir couvert des manifestations. C’est une incarcération scandaleuse, arbitraire. La place d’un journaliste n’est pas en prison.

Et est-ce mauvais signe pour la suite du régime Tebboune ?

Oui. C’est vrai qu’il y a des personnes qui ont été libérées ou qui ont purgé leur peine, mais il y a d’autres personnes qui ont été incarcérées depuis. Il y a des motifs d’inquiétude pour l’exercice du journalisme en Algérie.

Est-ce à dire que malgré la mort du général Gaïd Salah, les militaires ont repris le pouvoir en Algérie ?

Je ne peux pas dire que les militaires ont repris le pouvoir. Ce que moi je dis, c’est que je constate qu’il y a un changement de méthodes entre l’ancien général Gaïd Salah, omniprésent, qui était puissant, qui était intrusif, qui était impitoyable, et le chef d’état-major par intérim qui est presque totalement effacé. Donc, il y a deux styles, deux méthodes. Il faut du temps pour voir de quelle pâte est fait le chef d’état-major par intérim. Ce que je constate, c’est qu’il y a une sorte de dysfonctionnement, de dissension au sommet de l‘Ét, dans la mesure où d’un côté, vous avez un président qui dit : « Moi, je vais satisfaire les revendications de la rue et prendre des mesures d’apaisement », etc… et d’un autre côté, on voit par exemple un durcissement de la justice envers certains cas, par exemple notamment le cas de l’opposant Karim Tabbou.

Donc, aujourd’hui, on est dans un régime qui n’a pas encore trouvé son équilibre ?

On est dans un régime qui tâtonne, qui se cherche. Non seulement, il est confronté à l’épidémie du coronavirus, mais surtout il est confronté à la chute du cours du pétrole, qui constitue, avec le gaz, 95% des revenus en devises du pays.