En Algérie, le président du Rassemblement actions jeunesse (RAJ) est sorti de prison lundi. Abdelouahab Fersaoui, un universitaire de 39 ans, est l'une des figures du « Hirak », le mouvement de contestation né en février 2019, qui a conduit à la démission de l'ancien président Abdelaziz Bouteflika. Pour évoquer l'avenir du « Hirak » et la situation politique actuelle en Algérie, Abdelouahab Fersaoui répond aux questions de Magali Lagrange.

Vous veniez de passer 7 mois en prison. Comment s’est passée votre détention ?

Abdelouahab Fersaoui : La détention, toujours être en prison, c’est dur, parce qu’il n’y a pas plus difficile que de perdre sa liberté, surtout quand on est incarcéré d’une manière injuste et arbitraire. Parce que j’étais incarcéré pour mes idées, pour mes opinions. Je suis un élément du Hirak, et ils m’ont collé des chefs d’inculpation qui n’ont rien à voir avec la réalité.

Ils nous accusent d’« atteinte à l’unité nationale » alors que ce n’est ni ma culture, ni mon éducation, ni mes convictions de toucher à l’unité nationale. Ils m’ont aussi accusé d’inciter à la violence alors que tout le temps, on a appelé au respect du caractère pacifique du Hirak. Donc, faire de la prison pour ces raisons, c’est injuste et normalement, c’est l’acquittement. Il y a une peine qui est revue à la baisse, mais c’est toujours une condamnation que nous dénonçons que nous refusons.

En raison de l’épidémie actuelle du coronavirus, les marches hebdomadaires du Hirak sont suspendues. Actuellement, quel avenir voyez-vous pour le mouvement de contestation ?

Vous pensez au niveau international, effectivement il faut faire attention. Je souhaite et je fais même un appel pour respecter ces mesures de prévention et de confinement. La question du Hirak, c’est le peuple algérien qui s’est révolté et il n’a pas cessé de militer et de revendiquer ses droits bien avant le 22 février. Le 22 février a donné un autre souffle à la revendication pour la liberté et la démocratie. Donc, le peuple algérien va continuer sa lutte pacifique pour reconquérir sa liberté et pour la reconquête de la démocratie. Mais là effectivement, nous vivons une crise sanitaire que l’on doit respecter. Cela n’est pas une abdication, c’est une mesure responsable de la part des militants associatifs, de la part des citoyens parce qu’il y a la santé publique qui est en jeu, et c’est une priorité pour le moment.

Mais, est-ce que vous ne craignez pas après cette suspension qu’il y ait une démobilisation des Algériens ?

Cela m’étonnerait. Le peuple algérien s’est libéré et s’est exprimé en toute transparence. Ses revendications étaient claires, donc je ne pense pas qu’il y aura quelque chose qui peut l’arrêter dans sa marche vers la démocratie. C’est un processus qui va continuer.

Comment voyez-vous la suite de ce processus, parce que le mouvement est né il y a plus d’un an, mais un nouveau président a été élu lors d’une élection contestée. Comment voyez-vous les choses avancer ou comment voulez-vous les faire avancer ?

Depuis le 22 février, la mobilisation du Hirak monte et descend, elle n’est pas linéaire. Ce n’est pas évident de garder a même cadence depuis le 22 février. Cela a duré plus d’une année, mais après je pense, les Algériens dans ce qu’ils ont vu, c’est un moment de réflexion et d’échanges sur les réseaux sociaux pour pouvoir discuter de l’avenir et voir comment on peut continuer la mobilisation.

Cela fait cinq mois, depuis le 19 décembre 2019, que le nouveau chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, est au pouvoir. Quel regard portez-vous sur les actions qui ont été menées, sur la politique qui a été menée jusqu’ici ?

Jusqu’à présent, le peuple algérien est sorti pour revendiquer le changement de système et l’instauration d’un État de droit et démocratique. Mais quand on voit le contexte actuel, sans rentrer dans le détail, le fait qu’il y ait encore des gens dans les prisons, le fait que le champ médiatique est fermé, que le champ politique est fermé, il y a toujours des arrestations, des intimidations policières qui continuent encore.

Moi, je suis sorti de la prison, cela me réjouit, mais quand même ma joie, ma liberté n’est pas complète parce que j’ai laissé derrière moi d’autres militants comme moi dans la prison qui ne le méritent pas. Ce sont des militants, ils ont le droit d’exercer le droit constitutionnel qui est la liberté d’expression, de donner leur point de vue sur ce qui se passe. Aujourd’hui, je pense à mes amis camarades tels Soheib Debaghi, d’autres militants comme le journaliste Khaled Drareni, le militant et acteur politique Tarek Djaboub. Ils ont programmé son procès en appel dans des conditions inadmissibles. C’était une tache noire pour la justice algérienne. Donc, quand on voit le contexte actuel, jusqu’à présent, on n’a pas vu des mesures d’apaisement de la part du pouvoir pour amorcer un véritable processus démocratique avec la participation de tous les Algériens et de toutes les forces vives qui aspirent à l’instauration d’un véritable État de droit et démocratique, réel, qui respecte les libertés individuelles, collectives, la justice avec celles des institutions légitimes qui la désignent.

Sur le plan économique, l’Algérie est dans une situation difficile, elle l’était déjà avant la crise sanitaire. Elle le sera encore après d’autant plus avec la chute des cours du pétrole. Quelles solutions voyez-vous pour sortir de cette crise économique, que faudrait-il faire ?

En deux phrases, on ne peut pas avoir une intégration économique si on n’a pas une intégration politique. Le développement d’une économie productive indépendamment des hydrocarbures dépend de l’instauration d’un État de droit, dépend des institutions qui doivent être démocratiques, souveraines, élues par le peuple et rendre des comptes au peuple.