Introduire la rumba congolaise au patrimoine immatériel de l’humanité, voilà le souhait, la volonté de deux États voisins : le Congo-Brazzaville et la République démocratique du Congo. André Lye Yoka, professeur à l’Institut national des arts de Kinshasa, est l’un des deux co-présidents de la commission mixte qui a présenté cette candidature auprès de l’Unesco. La décision sera prise d’ici la fin de l’année. Le professeur Yoka est l’invité de Guillaume Thibault.

RFI: Si cet entretien devait commencer en musique ?

André Lyé Yoka : Je n’hésite pas, c’est Joseph Kabasele, « Indépendance Cha Cha » parce qu’elle marque un tournant important. C’est en 1960 que pour la première fois tout un orchestre congolais se déplace en groupe, en Belgique, et sans le soutien du gouvernement belge ! Elle participe au grand évènement de la palabre sur l’indépendance du Congo Belge. Cette chanson s’inscrit donc dans cette dynamique de revalorisation de notre culture, certes, mais aussi de la revendication de la liberté et de l’indépendance.

On se rend compte tout de suite que la rumba congolaise, au final, est au cœur de l’histoire, au cœur de la société des deux Congos …

L’histoire de cette musique, c’est celle de croisements multiculturels. Dès le début de l’urbanisation, aussi bien au Congo-Brazzaville qu’au Congo-Kinshasa, la musique fait partie des euphorisants si on peut dire. C’est l’histoire des chants des piroguiers sur le fleuve Congo, c’est l’histoire du chemin de fer, c’est l’histoire des marins qui viennent d’Europe, qui ramènent des vinyles avec les chansons afro-cubaines … C’est l’histoire du folklore de notre pays, c’est l’histoire des Caraïbes. C’est tout cela qui fait la force de la musique congolaise moderne parce qu’il y a là-dedans des accents tout à fait particuliers, notamment la langue lingala qui est par excellence la langue d’inventivité.

Aujourd’hui, le reggae et le tango figurent au Patrimoine immatériel de l’humanité. Pourquoi considérez-vous que la rumba congolaise doit aussi y figurer ?

Pourquoi ? Mais parce que d’abord, la rumba c’est un élément d’exception, populaire, de générations en générations. Ensuite, les catégories sociales et communautaires se reconnaissent dans la rumba. Puis, des communautés scientifiques, au Congo comme à l’étranger, travaillent de manière scientifique et objective sur les répercussions, sur les impacts, sur les statuts de la rumba congolaise. Et enfin, parce que nous États, l’État congolais de Brazzaville et l’État congolais de Kinshasa soutiennent ces candidatures. Pour toutes ces raisons-là, nous avons estimé que cet élément devait entrer dans le giron des grandes œuvres de ce siècle.

Vous faites le lien entre ces deux capitales, entre ces deux Congos, malgré les tensions, malgré parfois les difficultés politiques entre ces deux Etats. On se rend compte, aujourd’hui, la rumba congolaise a toujours permis de garder des liens ?

C’est d’ailleurs le titre d’une chanson connue, Ebale ya Congo ! Le fleuve Congo n’est pas une clôture, le fleuve Congo c’est le pont entre nous… C’est une des revendications qui joue en faveur de cette inscription de la rumba. Nous, nous sommes tout le temps prêts à construire le pont de l’amitié, le pont de la fraternité, au-delà des palabres politiques. Nous, nous restons constants avec la vérité historique, avec la vérité des peuples, avec la vérité de l’art.

Pour convaincre, est-ce que vous utilisez aussi les liens, peut-être beaucoup plus anciens, entre les deux Congos, les Antilles et Cuba ?

L’essentiel de notre débat, ce sont les références à l’histoire récente qui sont à portée de notre mémoire, alors que oui, c’est vrai, il y a eu nécessairement des accointances avec les Caraïbes, avec Cuba notamment. Oui, il y a des thèses même qui ont été produites sur ces relations intimes avec Cuba mais tant mieux parce que jusqu’à présent, on sent qu’il y a des accents de fond de l’afro-cubain dans la musique congolaise moderne mais ça a beaucoup évolué aussi.

Et on se rend compte que cette créativité, cette inventivité, les colons français et belges n’avaient d’autre choix que de diffuser cette rumba congolaise déjà dans les émetteurs, dans les radios coloniales …

Parce que ça avait un pouvoir populaire énorme, un pouvoir d’inventivité énorme. Mais pourquoi ? Parce qu’en même temps, ça attirait d’autres artistes. C’est aussi l’histoire des apports de l’Angola, Manuel d’Oliveira [Emmanuel Mayungu d’Oliveira], des apports de la Rhodésie - actuel Zimbabwe - avec Isaac Musekiwa, c’est l’histoire du Cameroun, avec Manu Dibango !  C’est ça la force de la rumba, c’est qu’il y a une lame de fond qui persiste, qui tient bon jusqu’à aujourd’hui. Il y a évidemment des variables, absolument, avec les jeunes, avec la tendance au move comme on dit - le move, c’est-à-dire ça bouge – mais la rumba reste la rumba et, à chaque fois qu’il y a eu une sorte de saut vers l’inconnu dans l’inspiration de ces jeunes, il y a toujours eu un retour aux sources, toujours.

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