Aucune cérémonie officielle, ce 7 janvier, pour les dix ans de la mort de Vincent Delory et Antoine de Léocour, les deux otages français kidnappés à Niamey, au Niger, et tués au Nord-Mali lors de l'intervention militaire française contre leurs ravisseurs jihadistes. Depuis 10 ans, les deux familles veulent savoir pourquoi les autorités françaises de l'époque ont décidé cette intervention armée, au péril de la vie des deux otages. Annabelle Delory est la soeur de l'une des deux victimes. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Dix ans après la mort d’Antoine de Léocour et de votre frère, Vincent Delory, est-ce que la douleur commence à s’apaiser ou pas ?

Annabelle Delory : On ne peut pas vraiment dire cela. Elle est différente, mais l’absence est toujours là et le sentiment d’injustice est encore plus présent. Il y a eu une décision qui était de les sacrifier à l’époque et, dix ans après, on considère que c’est juste des pions, des dommages collatéraux dans une intervention militaire qui a été un succès. Et personne n’a jamais voulu reconnaître qu’il y a une décision de sacrifice qui avait été prise et cela est très compliqué.

Le 7 janvier 2011, Antoine et Vincent ont été kidnappés dans un restaurant de Niamey. L’armée française a pris en chasse les ravisseurs. Et le lendemain, le 8 janvier, Antoine et Vincent sont morts lors de leur tentative de sauvetage. Pourquoi dites-vous aujourd’hui qu’ils ont été sacrifiés ?

Parce qu’on a envoyé des hélicoptères qui ont tiré sur des voitures sans savoir qui était dedans. On leur a laissé une chance tellement infime que c’était les sacrifier. Quand on voit la violence de l’intervention, on a eu accès aux enregistrements, on a eu accès au film de l’opération, on ne peut pas dire qu’on a tenté de les sauver. On a tenté d’arrêter le convoi et de toute façon, c’est l’ordre qui avait été donné aux militaires, d’arrêter le convoi coûte que coûte. L’ordre qu’ils ont reçu, ce n’était pas de ramener les otages vivants.

Antoine de Léocour semble avoir été abattu d’une balle dans la tête par l’un des terroristes d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). En revanche, il y a beaucoup de questions sur les circonstances de la mort de votre frère, Vincent Delory ?

Oui. Vraisemblablement, ils l’ont laissé brûler lors de l’assaut, puisque le véhicule dans lequel il était s’est embrasé. Quoiqu’il arrive, c’est l’intervention qui a tué Vincent. Pourquoi est-ce qu’il y a eu plusieurs dizaines de minutes qui se sont écoulées entre le moment où le véhicule a pris feu et le moment où les militaires sont arrivés tout près ? À un moment donné, dans les rapports, on voit qu’ils étaient à quelques mètres du véhicule et ils ne sont pas intervenus. Et sur cela, on n’a jamais eu d’explication sur le pourquoi.

Vous dites qu’Antoine et Vincent ont été sacrifiés parce que les politiques français voulaient envoyer un message aux terroristes. Quel message ?

Ils voulaient montrer que la France ne cède pas face au terrorisme. On voit derrière que cela a été d’une efficacité quasi nulle, puisque, après eux, il y a encore eu plus de prises d’otages qui ont été négociées et qui ont abouti à la libération des otages, vivants. Donc, pourquoi eux [Vincent et Antoine] ont fait les frais de cette intervention ? C’était un sacrifice.

Antoine et Vincent ont été kidnappés dans une capitale africaine, Niamey au Niger. Est-ce justement pour que cela ne se reproduise pas que les autorités françaises de l’époque, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, ont décidé cette intervention militaire contre le convoi qui les transportait ?

Vraisemblablement. C’est effectivement un message fort qu’ils voulaient envoyer aux terroristes. On souhaiterait surtout que ceux qui ont décidé assument les choses vis-à-vis de nous. Mes parents ont sollicité toutes les personnes qui ont eu potentiellement une responsabilité dans ce qui s’est passé. A l’époque, il n’y en a pas une qui a répondu.

Ni le président Nicolas Sarkozy ni le ministre de la Défense Alain Juppé ?

Ni monsieur Nicolas Sarkozy ni monsieur Alain Juppé. Monsieur Alain Juppé ne s’est jamais manifesté vis-à-vis de ma famille. Monsieur Nicolas Sarkozy n’a pas répondu, moi je lui avais écrit et je n’ai jamais eu de réponse. Nous, on aurait aimé un peu de décence par rapport à cela, ne serait-ce qu’un peu de reconnaissance vis-à-vis de la décision qui a été prise. On ne les ramènera pas. On sait que cela ne changera pas l’histoire, mais on aurait souhaité qu’ils puissent être honorés à la hauteur de la perte dont ils sont responsables.

Est-ce qu’il y a des documents qui sont toujours secret défense et auxquels vous n’avez pas accès ?

Je suppose que oui. Nous, on n’a vraisemblablement pas eu accès à tout par rapport à cela. Mais s’il n’y avait pas eu d’intervention, ils seraient peut-être sortis comme tous ceux qui sont sortis après eux, peut-être que ça aurait été long, que ça aurait pris des mois, des années, mais ils auraient eu une chance de revenir.

Il y aurait eu une négociation…

Comme pour tous les autres !

Aujourd’hui, vous demandez que l’État français assume ses responsabilités, mais quelle démarche attendez-vous justement de l’État français ?

Mes parents voudraient être reçus, qu’une fois pour toute, on leur dise, on leur explique. On n’a pas besoin de l’étaler sur la place publique s’il le faut. Mais on voudrait qu’on assume vis-à-vis de nous, qu’on nous dise à la famille pourquoi cela a été décidé, comment cela a été décidé et puis, surtout, qu’on le reconnaisse. A l’époque, on leur a refusé le drapeau bleu blanc rouge sur les cercueils, parce qu’ils ne sont pas militaires. On voudrait cette reconnaissance. Tous les hommages qu’on a pu faire depuis dix ans, c’est la famille, uniquement la famille, qui les a organisés. On n’a jamais eu le moindre soutien officiel. A défaut de les ramener, qu’on puisse au moins faire vivre leur souvenir et que cela ne soit pas juste le travail de deux familles. On n’est que deux en plus. Ce n’est pas un groupe d’une centaine de personnes comme il y a pu avoir sur d’autres affaires. C’est très compliqué d’entretenir le souvenir quand on n’est que deux. Je veux juste savoir, je veux qu’on reconnaisse les choses.