Le général Christophe Gomart a été à la tête de la Direction du renseignement militaire entre août 2013 et mai 2017. Avant cela, il a dirigé le Commandement des opérations spéciales d’août 2011 à juin 2013. Il a été parmi les artisans de la reconquête du nord du Mali en 2013, et avant cela de l’intervention française en Libye, en 2011. Retraité de l’armée française, il publie aujourd’hui ses mémoires militaires dans « Soldat de l’ombre » aux éditions Tallandier. Pour RFI, il révèle les dysfonctionnements Forces spéciales/Service action (DGSE), revient sur la reconquête du nord du Mali, l’arrivée française à Kidal, et la dégradation actuelle de la sécurité dans le pays.

RFI : Général Christophe Gomart, peu de militaires peuvent se vanter d’être aussi gradés que vous et d’être passés par des postes aussi stratégiques : direction des Forces spéciales, du Renseignement militaire… Dans votre livre, vous racontez beaucoup de choses, souvent de manière très critique. C’est assez inhabituel de la part d’un militaire de haut rang. Pourquoi ?

Christophe Gomart : Le but de ce livre, c’est de chercher à transmettre l’expérience militaire qui a été la mienne et la chance que j’ai pu avoir de commander les opérations spéciales, d’être directeur du renseignement militaire et de transmettre aux jeunes, à la jeune génération montante.

Dans votre livre, vous plaidez longuement pour la fusion des Forces spéciales, qui relèvent de l’armée et sont en charge des opérations discrètes et sensibles, et du Service Action, des soldats d’élite en charge des opérations clandestines non revendiquées par la France et qui dépendent de la DGSE, les services de renseignement. Ce n’est pas une idée nouvelle. Pourquoi est-ce que vous y revenez avec force, aujourd’hui ?

Dans ce livre, je raconte mon expérience à travers différentes époques, que ce soit avec les criminels de guerre en Bosnie-Herzégovine, que ce soit au Mali, que ce soit en Afghanistan ou que ce soit en Libye. L’idée derrière, c’est que, je pense qu’on a, en France, la chance d’avoir des Forces spéciales de très haut niveau, on a également un Service Action… Et je me demande si effectivement, parfois, il y a une trop grande superposition, qui peut être gênante pour l’efficacité collective. L’idée c’est de réfléchir sur une éventuelle organisation différente.

Vous dénoncez notamment, chez le Service Action, le manque de collaboration et de partage d’informations avec l’armée et notamment avec les Forces spéciales. Un déséquilibre qui nuirait, selon vous, aux Forces spéciales sur le terrain. Quels exemples concrets est-ce que vous pouvez nous citer ?

Dans mon livre, je reviens longuement sur l’affaire Denis Allex. Denis Allex était un otage français, militaire lui-même de la DGSE et qui était aux mains des Shebabs somaliens pendant quelques années. Cette opération a été menée par la DGSE et selon moi c’est une véritable opération militaire, interalliée puisqu’elle impliquait des éléments américains, interarmées puisqu’il y avait des éléments de la marine… Et j’avais également des hélicoptères du Commandement des opérations spéciales qui étaient impliqués. Selon moi, c’est une opération militaire de grande envergure et la question que je pose - qui reste une question - est-ce qu’on n’aurait pas pu faire autrement ? Est-ce qu’on n’aurait pas pu réfléchir collectivement, de façon à avoir une plus grande efficacité ? Je ne critique personne. C’est simplement une réflexion que je porte, effectivement, publiquement.

La libération de Denis Allex a été manquée par le Service Action, mais vous ne parlez pas dans votre livre de l’opération manquée par les Forces spéciales pour sauver les deux jeunes Français pris en otage au Niger, en janvier 2011, un an plus tôt, opération au cours de laquelle les deux hommes ont été tués.

Dans ce livre, je parle de ce que j’ai vécu, moi. Et autant j’ai été un peu impliqué dans l’affaire Denis Allex, autant je ne l’ai pas été du tout dans l’affaire des deux jeunes Français, qui malheureusement ont été tués lors de l’opération « Archange foudroyant », en 2011 au Sahel, en effet. Mais je n’étais pas partie-prenante.

Pas un mot non plus dans votre livre, sur l’assassinat de nos confrères de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à Kidal, au Mali. C’était en novembre 2013, un assassinat revendiqué par Aqmi. Général Gomart, est-ce que les Forces spéciales étaient présentes à Kidal, ce jour-là ?

Oui, il y avait des Forces spéciales, au sens où il y avait un détachement de liaison qui était en mesure de dialoguer avec les autorités locales. Parce que bien souvent, nos opérations – des opérations qui étaient menées par les Forces spéciales – pouvaient partir de Kidal, où il y avait une piste pour nos avions et une piste pour les hélicoptères, en effet. Mais en fait, sur place, on n’y est jamais en nombre. Il y a effectivement quelques hommes qui sont présents, de façon à assurer cette liaison.

Ces quelques hommes des Forces spéciales ont-ils tenté quelque chose pour poursuivre les ravisseurs de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ce 2 novembre 2013 ?

Je n’étais pas en charge, donc je ne peux pas directement vous répondre. Mais j’imagine que oui, bien sûr, comme tous les soldats français présents sur place, dès lors qu’ils ont su que des Français étaient enlevés, ils ont dû tout faire pour tenter de savoir qui les avaient enlevés et où ils étaient partis.

Est-ce que vous savez par quels moyens ?

Non, ça je ne sais pas.

Le chef du détachement de Serval qui a officiellement découvert les corps de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, ce jour-là, cité par un article du journal Le Monde, a affirmé au juge en charge de cette affaire que les Forces spéciales avaient tenté une poursuite et qu’elles avaient poursuivi la mauvaise voiture. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Compte tenu de l’ambiance qui régnait et, je pense, de la volonté d’agir rapidement, il est possible qu’ils soient partis sur une mauvaise information. Sur place, il n’y avait que des véhicules à roues, j’imagine des véhicules de patrouille spéciale ou autres 4x4, ils sont peut-être partis, en effet, dans la mauvaise direction. Mais je ne le sais pas vraiment, parce que je n’étais pas en charge.

Vous dirigiez le Commandement des opérations spéciales, en revanche, au moment du déclenchement de l’opération Serval au Mali, en janvier 2013. Vous avez donc - pas tout seul -, dirigé les opérations qui ont abouti à la libération de l’essentiel du nord du Mali. Beaucoup de choses ont été dites sur ces opérations éclair et couronnées de succès. A posteriori, est-ce que vous avez, malgré tout, un regret ?

Le regret, c’est d’avoir perdu notre camarade Damien Boiteux, qui était le premier soldat français tué, peu de temps après avoir franchi la frontière entre le Burkina Faso et le Mali. Ça c’est mon regret et, effectivement, on a perdu quelques hommes dans cette offensive, mais je pense qu’au regard de la population malienne, ce que nous avons fait était bien puisqu’aujourd’hui, en dépit des vicissitudes de la vie politique malienne, le Mali a été libéré de l’emprise jihadiste.

En janvier 2013, après Gao et Tombouctou, l’armée voulait également reprendre Kidal, qui n’était pas aux mains de groupes jihadistes, mais des indépendantistes du MNLA. La DGSE a plaidé pour que Kidal soit traitée de manière différente. Est-ce que c’est ce qu’il fallait faire ?

Oui, l’ambiance était différente, le MNLA n’était pas notre ennemi. Et lorsque nous sommes allés là-bas, cela n’avait rien à voir avec la libération du Mali au sud du fleuve Niger. L’ambiance à Kidal était très différente. La population jusqu’à Gao nous crie : « Vive la France, vive la France… », et en arrivant à Kidal c’est : « Vive l’Azawad, vive l’Azawad… » Donc effectivement, l’ambiance est différente.

Le MNLA est arrivé, l’officier que j’envoie sur place à Kidal… On avait appelé le responsable sur place, en disant que, si on venait et s’il y avait un tir, on tirerait, mais que ce n’était pas notre ennemi.

Et effectivement, mon idée, à l’époque, c’était de discuter avec eux pour qu’ils puissent donner des informations sur les preneurs d’otages, des otages en particulier d’Arlit. L’idée c’était de dialoguer avec eux pour avoir leur soutien face aux groupes terroristes. Ils se présentaient comme non terroristes. Et de fait, ils sont terroristes pour le pouvoir central malien. Pour nous, ils ne l’étaient pas au sens où, c’est leur territoire, même si cela reste le Mali, bien évidemment.

Vous évoquez dans votre livre le manque de collaboration de l’Algérie dans la lutte antiterroriste. Et vous accusez même Alger de protéger Iyad Ag Ghali, chef d’Ansar Dine. Est-ce que la fin du régime Bouteflika en Algérie a changé la donne ?

Je ne suis plus en responsabilité pour répondre à cette question, mais il me semble que oui. Quand je regarde ce qui se passe, la question peut rester posée sur le fait que Droukdel soit revenu au Nord-Mali.

Abdelmalek Droukdel c’est l’émir d’Aqmi qui a été tué à la frontière entre l’Algérie et le Mali, en juin dernier…

C’est exact.

Vous y voyez un signe d’un changement politique de la part de l’Algérie ?

Je ne vois pas de signe, c’est une question que je me pose. Droukdel, qui est resté effectivement à l’intérieur des frontières algériennes pendant des années, sort à ce moment-là… Est-ce qu’on peut établir un lien de cause à effet ? Je me pose la question moi-même.

Est-ce qu’on doit voir un lien également avec le fait que le Président français Emmanuel Macron venait de s’entretenir avec son homologue algérien ?

Oui, je pense que dans le dialogue… Mais je ne suis plus du tout aux affaires, donc pour moi c’est simplement des supputations de citoyen français qui a connu ces choses-là quelques années auparavant... Donc il est possible que le fait que Droukdel soit sorti de l’Algérie soit une des conséquences du dialogue franco-algérien.

L’armée française - on vient d’en parler -, élimine d’importants chefs terroristes, elle ne ménage pas ses efforts… Pourtant, la situation sécuritaire empire chaque jour dans le centre du Mali, au Niger, au Burkina… Selon vous, G énéral Gomart, est-ce que la stratégie française est la bonne ou est-ce qu’il y a des choses à changer ?

Je pense que, militairement, on avait gagné la guerre contre les groupes jihadistes…

En 2013…

En 2013, et puis cela s’est poursuivi, mais je pense que derrière il y a deux dimensions qui doivent être développées. Il y a la dimension économique, et je raconte dans mon livre que, lorsque le délégué du Quai d’Orsay arrive à Kidal, il reconnaît qu’il n’y a pas d’écoles, pas d’eau courante… Et la deuxième chose, au-delà de l’économique, c’est la dimension politique. Et donc le fait qu’il y ait eu un putsch récemment au Mali, montre bien que nous avons un sujet, et qu’il doit y avoir un dialogue Nord-Sud entre la population de l’Azawad et la population du Sud-Mali, même si seule 10 % de la population est au nord du Mali et 90 % est au sud du fleuve Niger.

A titre personnel, est-ce que vous êtes opposé ou favorable à un dialogue avec les groupes jihadistes ?

C’est comme dans toute guerre, il faut savoir dialoguer… Maintenant, il ne faut pas donner légitimité aux groupes jihadiste par ce dialogue, c’est toute la difficulté.

On prête au président français Emmanuel Macron des envies de désengagement progressif. Ce désengagement vous semble envisageable ? Souhaitable ?

Je pense que si l’armée française s’en va, rapidement, les groupes jihadistes reviennent vers le sud. Donc il n’est pas souhaitable que toute l’armée française s’en aille.

Une dernière question, je sors un peu du cadre malien… Vous avez pris le commandement du COS, des Forces spéciales, en août 2011. Ce sont donc vos hommes qui ont appuyé les groupes rebelles en Libye, lesquels ont finalement renversé et massacré Mouammar Kadhafi. Aujourd’hui, l’engagement français sur ce théâtre fait toujours débat et vous-même dans votre livre, vous vous demandez si la France a eu raison de mener cette guerre…

Je pense qu’on a eu raison, dans la mesure où effectivement Mouammar Kadhafi massacrait une partie de sa population. Mais quand on regarde les conséquences actuelles sur ce qui se passe ailleurs au Sahel, la question mérite d’être posée. Je n’ai pas la réponse, je n’étais pas en responsabilité politique et c’est vraiment une décision politique lourde de conséquences. Est-ce que derrière il ne fallait pas avoir un développement économique plus poussé de la Libye ? Mais c’était compliqué parce que, même les dirigeants libyens de ces katibats, qui ont pris le pouvoir et ont renversé Kadhafi, ne souhaitaient pas une intervention extérieure, au-delà d’un soutien militaire initial. Choisir d’intervenir en Libye ou pas ? Je pense qu’il fallait le faire sur le plan humain, vis-à-vis des populations libyennes, et quand on regarde les conséquences, les conséquences sont assez négatives.