En Centrafrique, malgré les violentes attaques de la rébellion, le président Faustin-Archange Touadéra ne veut pas de report de la présidentielle et des législatives prévues dimanche prochain. Il l'a dit lundi en conférence de presse à Bangui. Est-il vrai que l'ancien Président François Bozizé est derrière la rébellion ? Est-il possible de voter dimanche prochain dans le calme et la transparence sur tout le territoire ? Hans De Marie Heungoup, chercheur sur l'Afrique centrale à International Crisis Group, répond aux questions de RFI.

RFI : Est-ce que vous êtes surpris par cette explosion de violence à la veille des élections ? 

Hans De Marie Heungoup : Quelque peu oui, je suis surpris. Mais il faut dire aussi qu’il y avait des prémices qui annonçaient un mécontentement très profond au sein des forces d’oppositions, et on a pu constater que les groupes qui sont aujourd’hui signataires du communiqué de Kamba Kota sont ceux qui sont les plus mécontents. En premier lieu, le mouvement 3R qui est mécontent parce qu'il a subi de plein fouet deux opérations de l’ONU contre ses positions, l’année passée mais aussi cette année. Il y a aussi le FPRC qui est sans doute mécontent des bouleversements qui ont eu lieu dans les régions du nord-est, où il exerçait un quasi-monopole sur différentes formes de trafics et activités transfrontalières. Mais il y a aussi les mouvements comme ceux de l’UPC et du MPC, et encore plus les mouvements anti-balaka, qui s’estiment plus ciblés par toutes les opérations de la Cour pénale internationale ou encore de la Cour pénale spéciale en République centrafricaine. Ils s’estiment plus ciblés que les groupes armés de l’ex-Seleka. Je suppose que vous êtes au courant de la réunion qui a eu lieu il y a un mois et demi à l’hôtel Ledger à Bangui. Les conclusions de cette réunion, qui a été présidée par le président Touadéra, ont été rejetées par certains des groupes armés comme le mouvement MPC, estimant qu’un nouveau clivage entre groupes armés dits centrafricains, autochtones, et groupes armés, étrangers, entendez par-là, les Peuls et les Arabes, s’était créé et qu’ils ne se sentaient pas à l’aise dans cette nouvelle forme de dichotomie entre étrangers et nationaux.

Le gouvernement centrafricain et la communauté internationale, représentée dans le G5+, accusent l’ancien président Bozizé d’être derrière cette offensive rebelle, qu’en pensez-vous ?

Il est vrai que jusqu’à présent l’ancien président Bozizé n’a signé aucun des communiqués de la coalition des forces rebelles, mais tout un ensemble d’indices donnent à penser qu’il est le chef d’orchestre de ce qui se déroule présentement. Déjà le fait qu’il ait rencontré personnellement certains des chefs de ces groupes armés, notamment le chef du 3R et le chef du MPC, ainsi que le chef des anti-balaka Mokom. Ensuite le fait que le communiqué ait été signé dans une localité qui n’est pas très loin de sa propre localité d’origine, dans la préfecture de l’Ouham. Et enfin il y a ses déplacements dans différentes localités centrafricaines. Le fait qu’il se soit déplacé récemment par exemple à Bossembélé tend à prouver qu’il a partie liée avec les développements sécuritaires de cette dernière semaine.

Et qu’il n’accepte pas le fait d’avoir été écarté de la course à la présidentielle ?

Sans doute oui. Il me semble que la décision de la Cour constitutionnelle a sonné pour lui comme un déclic et donc l’a amené à engager un rapport de forces.

Alors son parti KNK dément toute participation de François Bozizé à cette offensive rebelle. « Pour preuve » dit le KNK, « François Bozizé a appelé à voter Anicet-Georges Dologuélé ».

Il me semble qu’il s’agit là plus d’un démenti de principe. L’ex-président Bozizé a joué sur deux tableaux. Le premier tableau sécuritaire, c’est celui d’empêcher les élections ou de créer un rapport de force obligeant à un dialogue, un tête à tête avec le pouvoir en place pour lui faire faire des concessions substantielles. Mais si par des circonstances malheureuses, il n’y parvenait pas, au moins le nouvel exécutif, le nouveau dirigeant serait dans son giron, sa sphère d’influence. Voilà pourquoi il a accordé son soutien à Dologuélé, il joue sur les deux tableaux en espérant que, dans des circonstances malheureuses, au moins l’une d’entre elles pourrait être fonctionnelle et lui permettrait d’avoir une forme d’amnistie et d’échapper à l’arrestation, mais permettrait aussi à son parti, à lui-même, et à sa famille dans l’ensemble de continuer de jouer un rôle politique de premier plan au sein de la République centrafricaine. 

Mais tout de même, le FPRC de Noureddine Adam, l’UPC d’Ali Darassa, le MPC de Mahamat al-Khatim, ce sont des groupes qui appartenaient au mouvement Seleka qui a renversé François Bozizé en 2013. Aujourd’hui, ils seraient alliés à celui qu’ils ont fait tomber il y a près de huit ans ?

Votre question est tout à fait justifiée, et nombre d’observateurs estiment là qu’il s’agira peut-être d’une forme d’alliance contre nature d’un point de vue idéologique, mais il y a lieu de constater que ce sont là les groupes armés qui avaient le plus de rancœur contre le pouvoir en place, mais aussi le plus de griefs contre l’accord de paix négocié à Khartoum et signé à Bangui en 2019. Et donc l’opportunité de Bozizé constitue pour eux le moment favorable pour fédérer leurs énergies afin de profiter d’un chaos qui a lieu pour étendre leur domination territoriale et s’implanter dans de nouvelles localités où il ne leur était pas possible d’arriver initialement du fait des blocages des forces des nations unies.

Ce serait donc une alliance « tous contre Touadéra » ?

Oui, une alliance tout à fait opportuniste, on le voit à présent avec l’UPC qui, tout en ayant signé le communiqué de la coalition rebelle, ne semble pas engagé dans des combats directs avec les forces armées centrafricaines. Mais pour autant l’UPC déplace ses troupes pour conquérir de nouveaux territoires dans tout ce brouillard de conflit.

Voulez-vous dire que l’UPC d’Ali Darassa ne va peut-être pas essayer de marcher sur Bangui comme les autres groupes armés ?

Je dois vous avouer qu’il est difficile d’être certain sur des questions comme celle-là, mais les indices donnent à penser qu’ils sont plus dans la logique de tirer profit pour consolider leur emprise territoriale que dans une volonté délibérée de marcher sur Bangui.

Et le FPRC de Noureddine Adam ?

Le FPRC lui aussi jusqu’à présent a fait des mouvements de troupes de sa capitale Ndélé vers la capitale voisine de Kaga-Bandoro, mais ne s’est pas encore engagé de façon substantielle dans les combats comme le font le MPC, le 3R, et les anti-balaka Mokom.

Peut-on dire qu’il y a d’un côté les François Bozizé et Siddiki Abbas qui veulent marcher sur Bangui et de l’autre les Noureddine Adam et Ali Darassa qui se conteraient peut-être de consolider leur position au nord-est ?

Oui. Je pense que cette analyse est juste, j’ajouterai juste qu’ils se contenteraient mais aussi qu’ils attendent de voir si François Bozizé pourra être dans la position favorable pour marcher sur Bangui .

Du côté de l’opposition civile, la COD2020 demande le report de la présidentielle de dimanche prochain, pourquoi cette demande ?

C’est une exigence de l’opposition qui est en fait ancienne, depuis l’année dernière. L’opposition en fait a toujours exigé un report des élections et un gouvernement d’union nationale ou un gouvernement de transition. Et sans être proche de la position de l’opposition, il y a lieu quand même de constater que le contexte actuel donne difficilement l’impression de pouvoir organiser des élections tout à fait transparentes, libres et respectées.

Oui, vous pensez qu’un vote dimanche prochain, dans l’état actuel des choses, ne serait pas crédible ? 

Je crois qu’il faut être animé d’un minimum de sincérité et de rationalité et de logique. Compte tenu des évolutions sécuritaires récentes, nous avons le sentiment et l’impression qu’il serait difficile d’arriver à des élections crédibles dans un contexte où ni le parti au pouvoir ni l’opposition n’ont véritablement pu faire campagne en dehors de la capitale Bangui et où en réalité une partie substantielle de la population pourrait ne pas voter simplement parce que prise de peur.

Mais en disant cela, est-ce que vous ne faites le jeu de l’opposition  civile, qui espère un report de plusieurs mois de la présidentielle afin que le mandat de Faustin Archange Touadéra soit expiré le 31 mars prochain et qu’il y ait ensuite un régime de transition ? 

Nous avons bien conscience de toutes ces rationalités sous-jacentes de l’opposition centrafricaine. Cependant il nous semble que des élections - vaille que vaille et à la va vite - pourraient servir de ferment pour de nouvelles contestations dans le futur qui elles feront le lit d’une immixtion des groupes armés, une fois de plus dans le jeu politique centrafricain. Aujourd’hui nous disons : A condition que dans les prochains jours, les forces des nations unies et les forces centrafricaines parviennent à véritablement sécuriser le territoire, pourquoi ne pas envisager un glissement très bref des élections, peut-être de deux semaines, peut-être d’un mois, qui permettrait d’apaiser davantage la situation tout en ne sortant pas du cadre constitutionnel du 31 mars.