L’Afrique au cœur des « Pandora Papers ». Quarante-trois personnalités, notamment des élites politiques et des présidents en exercice, sont citées dans cette vaste enquête internationale. Accusés d’avoir dissimulés des fonds dans des sociétés « offshore », certains affirment que rien n’est illégal dans ces procédés. Depuis mardi 5 octobre, la Plateforme de protection des lanceurs d’alertes en Afrique (PPLAAF) est réunie à Dakar. L’avocat Henri Thulliez – qui dirige cet organisme créé en 2017 – considère que l’évasion fiscale ne fera qu’empirer en Afrique si rien n’est fait. Il est l’invité de Guillaume Thibault. 

RFI : Êtes-vous surpris par ces nouvelles révélations ?

Henri Thulliez : Malheureusement, non, je ne suis pas surpris. Je pense que depuis quelques années, les pays offshore, les services financiers, l’opacité des transactions fleurissent. On trouve toujours de nouveau moyens de détourner les règles, les États, de détourner les autorités et parfois, on essaye de détourner l’opinion publique. Ce qui m’étonne peut-être, c’est la quantité, des informations, de voir que plus les leaks avancent, plus la quantité de documents est importante, plus le nombre de pays mêlés est important, et c’est ça que je trouve particulièrement inquiétant.

Sur les 338 personnalités citées, plus de 10% sont originaires du continent africain, avec trois chefs d’État, Denis Sassou-Nguesso, Ali Bongo, Uhuru Kenyatta...

Sur ceux que vous venez de citer, il y en a deux qui malheureusement défraient régulièrement la chronique, sur des questions de biens mal acquis, de flux financiers illicites, Denis Sassou-Nguesso et Ali Bongo. Et puis maintenant, on découvre aussi que la famille de Uhuru Kenyatta aurait accumulé depuis des années des sommes faramineuses en toute opacité. Malheureusement, on en est là. L’Afrique est un continent très riche en ressources naturelles, qui n’est évidemment pas à l’abri de la corruption et du détournement d’argent. Et c’est aussi un terrain de jeu parfait pour les intermédiaires et les cabinets d’avocats. On voit aussi, par exemple que l’ancien ministre mauritanien est cité dans les leaks, comme ayant tenté de créer des entreprises à Gibraltar et aux îles Canari. Des sociétés qui engendreraient des dizaines de millions de dollars. Donc, voilà, on en est là. Il est temps que cela cesse.

Si on s’intéresse au cas du Premier ministre de Côte d’Ivoire, Patrick Archi, il a indiqué : « Cette société n’a jamais servis de support à la moindre évasion fiscale, à la moindre transaction illicite, au moindre détournement de fonds public, à la moindre activité illégale. » Que pensez-vous de ses arguments ?

Je ne connais pas particulièrement le cas du Premier ministre ivoirien. Mais j’ai l’impression que les mots qui sortent de sa bouche sont ceux qui sortent de la bouche de tous ceux qui sont visés par ces enquêtes, qui veulent toujours nous dire que non, cet argent n’est pas public, non, j’ai respecté les lois de mon État. Mais alors pourquoi le faire toujours de façon opaque.  

Les responsables politiques disent : « Il n’y a rien d’illégal dans ces pratiques ». Vous leur répondez : « Il y a un problème de moral »...

Il y a évidemment un problème de moral. L’optimisation fiscale n’est pas illégale, mais elle est moralement incorrecte. Quand on voit qu’il y a des pays où les finances publiques sont complétement dans le rouge et qu’en même temps, des personnes brassent des millions dans des paradis offshores, oui, il y a un problème. Malheureusement, depuis les « Panama Papers », on pensait qu’il y avait eu des progrès, que les autorités s’étaient renforcées, que les autorités de poursuites pouvaient agir plus librement. Mais avec ces nouvelles révélations, on est en mesure d’en douter tant il y a des cabinets d’avocats et d’intermédiaires qui sont disposés à aider ces personnes à cacher leur argent.

N’est-ce pas un problème aujourd’hui que seuls les lanceurs d’alertes soient en première ligne ? Que les justices des États Africains ne fassent pas leur travail ?

Le problème réside dans la question de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Dans de trop nombreux pays en Afrique, le pouvoir judiciaire n’est pas indépendant. Si on prend le cas de l’Afrique du Sud, où nous avons aidé beaucoup de lanceurs d’alerte, nous pouvons réaliser que le pouvoir judiciaire a formidablement fait son travail. Des personnes ont été inculpées et mises en examen la semaine dernière, des personnes ayant participé activement à ce qu’on appelle le « State Capture », qui ont aidé l’entourage de Jacob Zuma au détriment du peuple sud-africain. Donc, le pouvoir judiciaire peut faire son travail, mais il doit être indépendant et on doit lui donner les moyens de le faire.

On a vu dans les dossiers des biens mal acquis que des procédures judiciaires allaient à leur terme. Vous pensez que la même chose est possible pour cette défiscalisation internationale ?

Oui, et il le faut absolument ! On ne peut pas d’un côté créer un impôt minimum pour les multinationales et de l’autre côté, laisser une telle opacité prendre la main sur les flux financiers internationaux. On ne peut pas laisser des pays devenir des centres d’évasion fiscale. On ne peut pas laisser des pays défaillants en Afrique, des États américains prendre le pas du Panama ou des Îles Vierges britanniques. Il faut vraiment une entente internationale pour endiguer cette vague de disparation de l’argent public au détriment du peuple.

Sans cette entente, sans ce travail, l’Afrique pourrait-elle aussi à terme devenir un paradis fiscal ?

Je n’ai aucun doute là-dessus. Malheureusement, certaines institutions étant particulièrement faibles, certains gouvernements ayant besoin de fonds, notamment en liquide pour financer leur politique, ce sont des lieux où des groupes de voyous, des groupes criminels, parfois des groupes terroristes, peuvent venir pour offrir leurs services à des dirigeants qui n’arrivent pas à s’autofinancer par un État qui fonctionne. Donc je n’ai aucun doute que certains pays d’Afrique fonctionnent comme des lessiveuses d’argent liquide pour être ensuite envoyé à l’étranger.