Médecins sans frontières (MSF) fait part de son inquiétude en République démocratique du Congo (RDC). Cela fait un mois que MSF a lancé son programme de prise en charge médicale à Kinshasa. Alors que le nombre de personnes infectées augmente, MSF intervient à l’hôpital Saint-Joseph de Limété, un quartier populaire de la capitale congolaise. MSF a également appuyé 50 centres de santé dans la ville. Karel Janssens, chef de mission de MSF en RDC, est notre invité.

RFI : On prévoyait le pire l’Afrique et notamment pour des mégalopoles comme Kinshasa, que constatez-vous finalement sur place ?

Karel Janssens : On vient de dépasser la barre des 3000 cas ce week-end dans le pays, avec la grosse majorité des patients ici à Kinshasa. C’est une courbe qui commence à prendre une forme exponentielle, j’entends aussi des équipes à Saint-Joseph que les nouveaux patients qui se présentent à la porte se trouvent de plus en plus dans un état grave comparé avec les semaines passées.

L’hôpital Saint-Joseph de Limété où vous intervenez est-il plein en ce moment ?

D’abord, il faut savoir que c’est un centre qui était avant une école ophtalmologue, alors on a transformé cette école en un centre de prise en charge des patients Covid-19, avec une capacité de 40 lits. On est presque en capacité avec ce matin 37 patients sur le lit, avec 23 cas confirmés et 14 cas suspects, parmi les cas confirmés, il y avait 13 patients qui se trouvent sous oxygène.

Et ni eau, ni électricité ?

On n'y a mis l’électricité, on y a mis de l’eau mais évidemment c’est loin de l’idéal, l’infrastructure on a essayé de l'adapter le mieux que possible, mais les conditions dans lesquelles nos équipes travaillent restent difficiles.

Quel est votre problème principal en ce moment ?

C’est que le nombre de tests disponibles sont limités, et la capacité à faire des tests est aussi limitée. Avec de plus en plus de cas dans le pays et aussi ici à Kinshasa, ça provoque des énormes délais, à multiples jours, on a eu un patient qui a dû attendre 15 jours la confirmation de sa guérison et c’est un patient qui a occupé un lit dans le centre Covid, un lit qu’on avait préféré de pouvoir libérer plus vite pour un nouveau patient.

Et en terme de matériel de protection, les gants les masques, est-ce que vous gérez vous aussi des difficultés d’approvisionnement ?

Oui, il y a un manque de matériaux de protection et par exemple à Saint-Joseph les équipes de Médecins sans frontières utilisent à peu près 300 masques spéciaux par semaine et environ 250 combinaisons à usage unique par semaine. On a des masques, des combinaisons, mais pas plus que pour quelques semaines des opérations. On se trouve dans un contexte international alors les stocks sont limités, les prix augmentent, il y a des restrictions de mouvements, notamment dans les transports aériens, c’est compliqué à importer avec une vitesse, avec une fluidité administrative si vous voulez, tous ces cargos médicaux, ça complique, ça coûte de l’argent, qu'on aurait quand même préféré de mettre dans nos opérations.

Au-delà de la question des prévisions de l’éventuel pic, que redoutez-vous dans les semaines qui viennent ?

Ce que je peux vous dire c’est que, pendant nos visites dans des structures de santé dans les quartiers populaires et à travers les hôpitaux que Médecins sans Frontières supporte, on entend qu’il y a une forte chute des fréquentations des patients, parce que d’un côté il y a ceux qui doutent de la réalité de cette pandémie, et ceux qui doutent d’être infectés par le virus, parce qu’il tient du manque de protection des soignants, et ceux qui sont malades craignent d’y être hospitalisés trop longtemps dans des centres de prise en charge. Certaines structures parlent d'une chute de fréquentation de plus de 50% qu’une même période l’année passée et ça fait craindre qu’il y ait un énorme impact collatéral de cette pandémie.

Cela veut dire que finalement cette pandémie est en train de masquer l’importance des autres maladies ?

Ça veut dire que les patients qu’on voit d’habitude se faire soigner contre le paludisme, contre le VIH sida, aujourd’hui ne se présentent pas, ne se font pas soigner et qu’ils restent à la maison. Si ces personnes-là ne cherchent pas à se faire soigner, on craint qu’il y ait un impact sur la mortalité, qu’on voit des gens mourir des maladies comme le paludisme et le VIH Sida, des maladies qui sont soignables dans les structures de santé. Et en revanche nous, Médecins sans Frontières, on veut maintenir toutes nos opérations et ne pas ralentir, la rougeole par exemple, reste une épidémie qui provoque des décès parmi des enfants, chaque jour dans ce pays et on continue à répondre à ces besoins, ce n’est pas parcequ’il y a le Covid-19 que soudain on laisse tomber les autres épidémies et interventions.