Notre invité, ce mercredi matin 8 avril, est le politologue Mathias Hounkpè de la fondation Open Society Osiwa, basée à Dakar. Au-delà des questions de santé publique et de l’impact économique, quelles sont les conséquences de cette crise du point de vue politique, surtout en Afrique de l'Ouest, où des élections cruciales sont prévues d’ici la fin de l’année. Mathias Hounkpè répond aux questions de Carine Frenk.

RFI : Mathias Hounkpe, quels sont les principaux impacts de cette crise au niveau politique ? Le coronavirus peut-il servir à justifier certaines dérives ?

Mathias Hounkpe : La première conséquence politique, pour moi, c’est déjà la restriction des libertés pour les mouvements sociaux et les mouvements de contestation. Mais comme vous le savez, partout où on peut utiliser ce genre de restrictions pour de bonnes raisons, on peut également l’utiliser pour gagner un peu de répit. Surtout pour les pays où ces derniers mois, on peut dire que les citoyens, ou une partie des citoyens au moins, avaient des raisons de ne pas être contents et d’aller manifester. Je veux parler, par exemple, de la Guinée, du Togo, en partie du Sénégal, etc. Je crois que dans tous ces pays, aujourd’hui, les responsables au pouvoir gagneront un peu de répit.

On a l’impression que les oppositions ne sont plus audibles, qu’elles ont du mal à trouver leur place…

Disons que le vrai problème qui se pose n’est pas seulement en Afrique. Lorsque vous avez le sentiment d’avoir en face de vous un danger qui menace la nation, c’est très difficile d’accepter que les désaccords politiques s’expriment trop. Donc c’est très difficile pour l’opposition, aujourd’hui, de s’exprimer. Mais ceux qui sont dans l’opposition, ou par exemple dans la société civile, devraient aider à ce que les actions restent dans les limites qu’il faut.

Je ne sais pas si vous avez observé, surtout dans les pays francophones, qu’il y a une série de lois d’habilitation qui ont été adoptées pour conférer au pouvoir exécutif la capacité de prendre les initiatives qui devraient relever du domaine de la loi et donc du domaine parlementaire. Normalement, il faut faire tout cela avec un peu de mesure pour s’assurer que rien n’est utilisé pour sortir des limites de ce qu’il faut pour lutter contre la pandémie et plutôt utilisé pour des raisons purement politiciennes.

Vous parlez d’une forme de répit pour les pouvoirs en place. Mais ces pouvoirs seront jugés à la fin de l’épidémie par rapport à ce qui aura été fait ou pas fait ?

Absolument… Surtout que, comme vous le savez, nous traversons une époque – et ce n’est pas seulement en Afrique –, où les citoyens manifestent un déficit de confiance suffisamment élevé à l’endroit des pouvoirs. Et donc aujourd’hui, vous voyez un peu partout avec quel acharnement les pouvoirs tentent de s’assurer et de montrer aux citoyens qu’ils font tout ce qu’ils peuvent, parce qu’une fois le cap passé, les pouvoirs auront à rendre compte.

Y a-t-il un risque d’explosion sociale, comme certaines analystes le prévoient ou bien il reste peu probable, selon vous ?

Je ne dirais pas qu’il y ait un risque d’explosion, une sorte d’effet domino, où vous allez voir les pouvoirs tomber les uns après les autres en Afrique. Mais je pense que, tous ceux qui sont au pouvoir feraient une grossière erreur en pensant qu’ils peuvent gérer la crise comme ils veulent et s’en sortir. Nos dirigeants ont intérêt à faire très attention, parce que cela peut accentuer les tensions politiques qui existent déjà dans certains pays. Les crises sécuritaires se nourrissent aussi en partie des conditions de vie difficiles des citoyens. Donc, de mon point de vue, il y a des risques politiques sérieux.

Cinq élections présidentielles sont prévues en Afrique de l’Ouest au dernier trimestre de cette année. Observez-vous déjà un impact de la crise sanitaire sur ces processus ?

On a vu déjà, en Côte d’Ivoire, l’opposition dans sa quasi-totalité, qui est sortie pour demander l’arrêt du processus d’enregistrement des électeurs. L’idéal, de mon point de vue, ne devrait pas être que cette question du réaménagement si nécessaire des calendriers électoraux, se fasse dans un environnement de bras de fer. L’idéal devrait être que les acteurs politiques et les organes en charge de la gestion des élections se retrouvent pour voir s’il est nécessaire de réaménager les calendriers électoraux. Afin d’éviter qu’à un mois ou à quelques semaines des élections, on se retrouve à ajouter une crise politique à la crise sanitaire.

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Parce que, comme vous le savez, si vous prenez par exemple les trois présidents qui sont en train de finir leurs deux mandats constitutionnels en Côte d’Ivoire, au Niger et Guinée, si on devait reporter les élections, ce serait interprété comme une tentative d’extension du mandat et ça devient un débat politique. On a déjà connu des pays où, s’il faut reporter l’élection présidentielle, les acteurs politiques demandent à former un gouvernement d’union nationale pour gérer une transition. Donc, politiquement, cela devient extrêmement difficile à gérer. Et jusque-là curieusement, on ne voit encore aucune action visible pour le moment.

Mais est-il vraiment possible que des présidentielles soient reportées ?

Il est possible que des présidentielles soient reportées. Parce que, si on commence maintenant à demander déjà le report de l’enregistrement des électeurs, si on n’est pas sûr de savoir comment vont se faire les passations des marchés et l’acquisition du matériel électoral – parce que la plupart de nos pays ont besoin de matériel électoral venant d’ailleurs –, il est possible de commencer à envisager le report des élections. Donc il vaut mieux ne pas attendre le dernier moment, c’est pourquoi je suggère que l’on commence la réflexion maintenant.