L'alerte vient du directeur général de l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé. Ce mercredi 18 mars, Tedros Adhanom Ghebreyesus a appelé l'Afrique à « se réveiller » face à la menace du coronavirus, soulignant que le continent devait se préparer au « pire ». La stratégie d'endiguement risque en effet de ne plus protéger les pays africainstrès longtemps et le nombre de cas pourrait se multiplier dans les prochaines semaines. Que faire ? Comment contenir le virus sans se couper de l'approvisionnement en médicaments et en matériel ? Pour le Docteur Michel Yao, le responsable des opérations d’urgence de l’OMS en Afrique, il faut mettre en place des couloirs humanitaires vers les pays qui ont fermé leur espace aérien. Il répond par téléphone aux questions de Laurent Correau.

Rfi : Docteur Michel Yao, le principal développement de ces jours en Afrique, c’est la fermeture des frontières aériennes et terrestres de nombreux pays. Pourquoi cette mesure est-elle importante ?

Docteur Michel Yao : En Afrique, la plupart des premiers cas ont été des cas importés. La crainte maintenant, c’est, à partir de ces cas-là, qu’on ait une propagation beaucoup plus intense dans les communautés qui serait très difficile à gérer dans ce contexte. Même si l’OMS ne conseille pas la fermeture des frontières, il pourrait y avoir des pervers en termes de circulation d’intrants nécessaires pour la réponse, mais aussi la circulation d’experts, nous commençons déjà à l’expérimenter avec le fait qu’il y a maintenant plusieurs compagnies aériennes qui ne peuvent plus opérer, donc cela réduit aussi la capacité d’apporter de l’aide à certains.

C’est-à-dire qu’à l’heure actuelle, vous avez des difficultés à faire circuler les experts d’un pays à l’autre ?

Nous commençons à avoir des difficultés. Par exemple, maintenant il serait très difficile de bouger les experts européens vers les pays d’Afrique. On comprend bien la nécessité de quarantaine ou bien des surveillances, mais il est pratiquement impossible, maintenant, de déplacer les experts d’Europe. Maintenant, entre pays africains, cela commence à être aussi compliqué, parce qu’il y a des restrictions qui sont des restrictions complètes, qui limitent aussi l’appui par d’autres experts, même au niveau de la région.

Est-ce que ces difficultés de transport risquent de retarder un certain nombre d’actions, de préventions ou de luttes ?

Bien sûr. La plupart des intrants ne sont pas fabriqués en Afrique.

Quand vous parlez « d’intrants », vous faites référence à quoi ? A des médicaments, par exemple ?

A des médicaments et aussi à des équipements de protection, ainsi que des appareils comme les concentrateurs d’oxygène, comme les appareils de respiration mécanique qui sont nécessaires pour traiter les cas sévères. Et ce genre d’équipement est très limité dans la plupart des structures en Afrique. Si on pense au pense au pire scénario de prise en charge de cas massifs, on aura besoin de beaucoup d’efforts. Il y a aussi, pour les cas sévères, comme des cas ayant besoin de soins intensifs, la capacité est limitée. Et la solution, ce sont des structures temporaires. Mais ces structures temporaires ne pourraient pas être pleinement équipées s’il n’y a pas la possibilité de les acheminer à partir de l’endroit où ces appareils existent. Cela nécessite probablement ce que l’on appelle dans des situations humanitaires, un couloir, malgré ces interdictions pour faciliter la circulation des experts et aussi des biens ou des entrants nécessaires à cette riposte.

Et donc vous dites qu’aujourd’hui il faut établir un couloir humanitaire vers le continent africain ?

Si cela est possible. Bien sûr, en l’accompagnant de mesures pour ne pas que, ceux qui viennent pour apporter de l’aide, puissent être aussi des agents de contamination. En mettant cette précaution nécessaire, il est important que ces experts puissent continuer à circuler. Il est aussi important que l’on puisse continuer à acheminer des biens, des équipements de protection pour lesquels certaines bonnes volontés nous aident à entreposer. Mais il serait très difficile de les acheminer dans les pays, si la situation s’aggrave.

Est-ce qu’à l’heure actuelle, l’Afrique en est encore à une stratégie d’endiguement, c’est-à-dire une stratégie dans laquelle on s’efforce de détecter rapidement les cas, de les isoler, de retrouver leurs contacts. Ou est-ce que le continent est en train de se diriger vers un autre type de mesures ?

De façon générale, le continent est encore en situation d’endiguement. Mais cela évolue très vite. En l’espace de deux semaines, nous avons déjà quatre pays en Afrique sub-saharienne qui commencent déjà à notifier des transmissions locales, donc intra-communautaires. La fenêttre d’opportunité se rétrécit davantage. Mais il ne faut pas baisser les bras. Il faut continuer à confiner, mais aussi se préparer au pire, en essayant d’identifier, déjà, des capacités en termes de prise en charge, notamment la formation du personnel médical, l’établissement de structures temporaires, pour augmenter les capacités pour s’attendre au pire. Aussi, avoir la communauté à bord, avec des messages d’éducation qui puissent permettre de jouer des rôles et en apprenant de ce qui se passe ailleurs pour pouvoir ralentir la transmission.

Quels sont les quatre pays qui sont actuellement dans une situation de début de transmission communautaire ?

Nous avons l’Algérie, le Sénégal, l’Afrique du Sud, et dernièrement, quelques cas notifiés au Burkina Faso.

Le Burkina Faso où l’Afrique a compté, dans la nuit de mardi à mercredi, son premier décès lié au coronavirus. L’Afrique applique à l’heure actuelle une stratégie d’endiguement. Est-ce qu’on risque d’aller sur le court ou le moyen terme vers des solutions de confinement comme celles qui ont été mises en place dans plusieurs pays européens ?

Bien sûr, cela n’est pas à écarter. Les premiers cas sont là depuis bientôt une semaine, même s’il y a eu des contaminations qui n’ont pas été détectées. C’est dans les deux semaines qui suivent, qui correspondent à peu près à des périodes d’incubation, qu’on devrait voir une flambée, si des cas qui n’ont pas pu être détectés. Donc cela peut arriver maintenant, comme dans les prochains jours, c’est pour  cela qu’il faut rester vigilants. Mais comme je le disais, ce n’est pas une fatalité. L’Afrique peut donner un autre visage à la réponse à cette épidémie en se mobilisant davantage, en éduquant les populations et aussi en ayant des engagements forts des politiques.

Quels sont vos recommandations vis-à-vis des populations du continent elles-mêmes ?

Prendre très au sérieux toutes les mesures de prévention qui sont destinées à la population, s’assurer des mesures d’hygiène et des mesures de distanciation inter-personnelle. C’est-à-dire, s’éloigner des personnes qui ont des symptômes et que les personnes ayant des symptômes puissent mieux se protéger. Et surtout, se référer au personnel médical lorsque l’on a des doutes et lorsque l’on sait qu’on a pu avoir un contact ou qu’on revient d’un voyage. Il est absolument important qu’on puisse le faire.

Est-ce qu’il faut prendre des dispositions particulières quand on a un proche qui est victime de paludisme, de VIH ou de tuberculose ? Pour le dire autrement, est-ce qu’il faut craindre des risques de co-infection ?

Oui, c’est cela que nous craignons, les risques de co-infection. La co-infection s’est avérée être très létale en termes de personnes infectées, notamment dans le cas de l’immunodéficience liée au VIH et aussi des co-infections comme la tuberculose, qui affectent déjà les voies respiratoires. Cela pourrait constituer vraiment des facteurs à risque qu’il faut surveiller aussi.