Emmanuel Macron a annoncé lundi 16 mars une restriction sévère des déplacements de la population à compter de ce mardi (midi en heure locale) pour lutter contre l'épidémie de coronavirus. Le président français s'est beaucoup inspiré du « confinement à l'italienne ». Qu'en pensent les Italiens ? Réponse avec Cécile Kyenge, ophtalmologue. Née à Kinshasa, elle s'est installée en Italie, où elle a été tour à tour ministre pour l'Intégration, de 2013 à 2014, puis eurodéputée, de 2014 à 2019. Aujourd'hui, elle est consultante sur les politiques de développement.

Les réunions interdites, les déplacements au minimum : que pensez-vous des décisions prises par la France lundi soir ?

Cécile Kyenge : D’un côté, il faut féliciter le président Macron pour cette décision, qui n’est pas facile : on a vécu cela en Italie, j’en sais quelque chose. D’un autre côté, je m’attendais à un peu plus. Il faut être très strict, il faut être très rigoureux, mais je suis sûre que c’est une décision qui a été bien mesurée, bien étudiée avec une équipe derrière. Donc la France saura de toute façon s’en sortir.

Vous vous attendiez à un peu plus, c’est-à-dire à une mesure au niveau de la décision prise le 9 mars dernier par le président du Conseil italien, Giuseppe Conte ?

Oui. Toute l’Italie est en quarantaine. Il le fallait pour éviter les déplacements d’une région à une autre. C’est pourquoi par exemple en Italie, on a constitué des équipes, des petites unités de contrôle qui sont là, dans les rues. Dans les rues, on ne voit pas seulement des militaires. L’Italie est en train de faire ce choix-là et demande la disponibilité de tout le monde.

Comment cela se passe en Italie pour les gens qui sont indisciplinés et qui ne respectent pas les consignes du gouvernement ?

Avec la dernière décision du Premier ministre Giuseppe Conte, ils sont sanctionnés. Si vous sortez, vous devez faire voir un certificat, et dans ce certificat, vous devez pouvoir dire pourquoi vous êtes là dans la rue, pourquoi vous sortez. Si vous n’avez pas ce certificat, vous êtes sanctionné. On ne se met pas seulement soi-même en danger, mais aussi la société, les autres. On doit protéger les plus faibles.

Le gouvernement italien a fait passer un décret qui fixe à 206 euros l’amende pour les contrevenants, et je crois même que la peine peut aller jusqu’à trois ans de prison. Est-ce que c’est appliqué ?

Nous sommes encore au début. Pourtant, après ces mesures, vous savez que les gens ne sortent plus, puisqu’il y a l’amende de 206 euros. Vous risquez aussi trois ans de prison. Je crois que devant tout ça, les gens réfléchissent très bien avant de sortir.

Dans les quatre régions du nord de l’Italie, cela fait maintenant bientôt trois semaines que ces mesures de confinement sont prises. Comment les gens supportent cela ?

C’est très difficile à supporter. Je pense que d’ici peu, il faudrait penser à d’autres mesures. Il y a des gens qui risquent de craquer. Il faut des équipes de psychologues, selon moi, parce que c’est dur. Mais je crois que l’Italie a compris. Il y a mêmes des petites choses au quotidien qui peuvent se passer. Les gens se mettent sur le balcon, ils regardent les voisins. Ils se mettent à chanter dans tout le quartier. Cela aide un peu à vivre le moment. Mais je vous assure que c’est dur.

Et vous qui êtes médecin ophtalmologue, vous participez sur place en Italie à une équipe de détection des malades du coronavirus avant leur arrivée à l’hôpital. Comment expliquez-vous que, malgré toutes ces mesures, l’Italie vienne de dépasser la barre des 2 000 morts ?

Oui. C’est pourquoi je m’attendais à avoir des mesures très fortes de la part du président Macron. Et ça, c’est un message que je veux lancer à tout le monde, à l’Europe comme aux autres pays : il faut commencer à agir dès maintenant sur la prévention, je peux dire même sur le screening de masse, c’est-à-dire il faut commencer à détecter. Les moyens sont très simples, même avec les prélèvements de salive et tout. Il faut commencer à détecter les gens qui sont positifs et asymptomatiques, les prendre en charge, voir comment on peut les soigner. On a ainsi un schéma assez clair et on peut travailler sur la prévention. Les gens qui vont arriver et qui auront besoin de réanimation seront alors en nombre très réduit.

Et c’est vrai qu’aujourd’hui, en Italie, on choisit entre les personnes qu’on va réanimer et celles qu’on ne va pas réanimer ?

C’est un peu dur à dire parce que, quand vous êtes à l’hôpital, ce n’est pas que l’Italie a décidé de dire : « On choisit celui qu’on va réanimer et celui qu’on ne va pas réanimer. » Quand vous avez beaucoup de malades en même temps, dans un hôpital où les appareils sont comptés, je ne crois pas que vous allez donner cela à tout le monde.

Et à ce moment-là, il faut faire des choix ?

Oui.

Et je crois que, pour un médecin, c’est très dur ?

C’est très dur. Et je crois que ça a aussi créé des polémiques, mais on soigne tout le monde. Quand on arrive dans un hôpital, qu’il n’y a pas assez d’appareils… De toute façon, on a des moyens de transports, on a des ambulances qui peuvent prendre ces personnes et les emmener dans un autre service.

Vous êtes d’origine congolaise. Vous avez dirigé la mission d’observateurs européens à la présidentielle de 2018 au Mali. Aujourd’hui, de nombreux pays africains décident de fermer leurs frontières, leurs aéroports, leurs écoles… Qu’est-ce que vous pensez de ces mesures ?

Ce sont des mesures pour interrompre la chaîne de transmission. Il y a des pays qui n’ont pas assez de structures, leur système sanitaire est très faible. Effectivement, je suis allée dans beaucoup de pays d’Afrique et je connais les conditions. Mais c’est aussi une responsabilité qui protège tout le monde. C’est une pandémie. Aujourd’hui, c’est l’Europe, demain ça sera peut-être l’Afrique. Après-demain, ça peut être un autre continent. Tous les pays ont déjà commencé à prendre des mesures.