« Moins il y a de forêts et moins il y a de biodiversité animale, plus il y a des risques de transmission de maladies infectieuses de l'animal à l'être humain... ». C'est ce que révèle une étude fouillée de l'Institut de recherche pour le développement, l'IRD, basé à Montpellier, dans le sud de la France. Or, on sait que le coronavirus a été transmis à l'être humain par un animal, sans doute le pangolin. Le professeur Rodolphe Gozlan, directeur de recherches à l'IRD, est notre invité.

RFI : Professeur Gozlan, vous dites « moins il y a de biodiversité animale, plus il y a risque de transmission de l’animal à l’homme ».

Rodolphe Gozlan : Oui, parce qu’une population animale, qui est porteuse d’un agent infectieux comme un virus, a plusieurs manières de contenir ce virus. Soit la population va développer la diversité génétique, qui dans cette diversité génétique va pouvoir amener de la résistance à différentes souches infectieuses et donc devenir moins facile à transmettre. Donc si les populations réduisent, si on réduit la biodiversité génétique, on réduit ces phénomènes de résistance naturelle. C’est un premier point Le deuxième point, c’est que, plus on a de diversité, plus on dilue l’effet infectieux de certains pathogènes. Je prenais l’exemple de la bilharziose. C’est un petit ver intestinal qui infecte l’humain, mais qui a un autre intermédiaire qui est un petit escargot. Donc si on a une grande diversité de petits escargots, certaines espèces sont porteuses de ce ver, ou de certaines parties de la reproduction de ce ver, mais ne sont pas bonnes à transmettre à l’homme. Donc plus il y a d’escargots -d’espèces différentes-, et plus on va diffuser ce ver dans des porteurs animaux qui ne seront pas bons à transmettre à l’homme. Et on se rend compte qu’avec une diversité beaucoup plus grande, on peut faire baisser cette maladie chez l’homme, qui touche quand même 200 millions de personnes dans le monde –donc ce n’est quand même pas rien–, de 25 à 99%. Donc c’est important d’avoir de la diversité, parce qu’en fait la diversité absorbe l’infection, la dilue au sein des communautés et la rend moins transmissible à l’homme.

Outre la biodiversité qui baisse, il y a un autre problème, dites-vous. C’est la population humaine qui augmente, et avec elle, la consommation de viande de brousse.

C’est vrai que dans les pays du sud, l’apport en protéine animale est très important. Et c’est vrai que l’augmentation de la population humaine rend ces segments -besoins en protéine et augmentation de population- encore plus importants. Donc dans certains endroits, on a de plus en plus recours à des populations animales. Il y a des aspects culturels, mais il y a aussi des aspects de nécessité. Et donc on prélève dans la nature des animaux. Et on sait que dans la nature, les animaux sont porteurs de virus et d’agents infectieux. Donc en augmentant ces relations-là, on va aussi augmenter le risque d’émergence.

Et vous dites que des études ont démontré que des flambées de SRAS et d’Ebola étaient directement liées à la consommation de viande de brousse infectée ?

Le SRAS, l’autre intermédiaire c’est la civette -c’est un petit mammifère- et dans l’Ebola, ce serait plutôt lié à des chauves-souris. Donc il y a des relations entre chasseurs-cueilleurs en forêt et l’arrivée de la contamination de population par des chauves-souris. Mais dans le cas du Covid-19, par exemple, quand on va sur le marché de Wuhan, qui est un énorme marché -un marché gigantesque !-, on se rend bien compte qu’il y a des animaux sauvages en cage qui viennent de partout, de grandes régions de Chine, qui sont concentrés sur des marchés gigantesques dans de toutes petites cages, avec des conditions qui sont extrêmement stressantes, donc avec des systèmes immunitaires défaillants et mélangés vingt-quatre heures sur vingt-quatre à des populations humaines qui sont d’âges différents, de santé différente… Et donc, là, on a une sorte de bio-incubateur qui permet cette transmission animal-humain. Et de ces marchés-là -vingt-quatre heures sur vingt-quatre-, on a des camions qui amènent des animaux, qui en ramènent un peu partout pour les redistribuer dans d’autres régions. On a un phénomène de diffusion sur une plus grande échelle qui amène, évidemment, un terrain propice à l’émergence de ces maladies.

Et est-ce que l’on sait plus précisément, aujourd’hui, quel est l’animal du marché de Wuhan qui a transmis le coronavirus à l’homme ?

Non, on n’a pas une connaissance précise à l’heure actuelle. Pour autant, le consensus à l’heure actuelle semble être le pangolin, mais avec un autre intermédiaire qui serait aussi la chauve-souris. Les chauves-souris sont porteuses de beaucoup de virus et elles sont souvent impliquées dans ces émergences de maladies. Donc on soupçonne le pangolin, mais la chauve-souris aurait aussi son rôle à jouer.De la même façon que dans le Mers, c’est-à-dire l’équivalent du Covid dans le Moyen-Orient, qui a démarré en Arabie saoudite, cela a été trouvé dans des chameaux, cela a été transmis à l’homme par des chameaux. Mais le rôle de la chauve-souris, en tant qu’initiateur de ce transfert au chameau, aurait aussi un rôle à jouer.

Avec la population qui augmente, vous soulignez aussi le fait que l’homme défriche et déforeste de plus en plus.

Voilà… En ouvrant les voies de déforestation, on déplace les porteurs d’hôtes. On l’a très bien vu avec le Nipah, un virus en Malaisie où on a eu des déforestations. Les chauves-souris sont allées sur une autre île et se sont nourries sur les fruitiers cultivés par des populations humaines et on a un apport de porteur animal dans des zones humaines.En plus, avec la déforestation, on ouvre des voies d’accès. C’est-à-dire qu’on va avoir des routes, des lotissements… Et ces zones en forêt sont des zones qui sont propices à ces infections et à ces fronts de contacts entre faune sauvage animale et l’humain qui va, demain, se retrouver dans des villes et dans des mégapoles.