Le nombre de cas déclarés de COVID-19 va probablement augmenter dans les prochains jours selon l'Union africaine. L'organisation continentale a tenu une conférence de presse hier jeudi à son siège d'Addis-Abeba. Le directeur du Centre de prévention et de contrôle des maladies, Africa CDC, qui s'est exprimé pour la quatrième fois depuis le début de l'épidémie. Selon le Dr John Nkengasong, certains échappent « très probablement » aux contrôles, ce qui est une manière de dire que le nombre de cas est sous-évalué en Afrique. L'Afrique est-elle prête à faire face à une augmentation des cas ? Le Dr John Nkengasong explique.

Pour le moment, 600 personnes ont été testées positives sur le continent.

Le gouvernement chinois va envoyer prochainement 10 000 kits de test en plus de 2 000 déjà expédiés.

RFI : Docteur John Nkengason, l’Organisation mondiale de la santé a dit : « L’Afrique doit se réveiller ». Est-ce aussi votre sentiment ?

John Nkengason : Oui, l’Afrique doit se réveiller. Mais je suis convaincu que, depuis le début de cette pandémie, l’Afrique est très sensibilisée et mobilisée.

Il y a quelques semaines, lors de votre premier point-presse, vous aviez dit : « Cela va arriver. Pour l’instant, nous n’avons pas de cas en Afrique, mais cela va arriver ». Aujourd’hui, que disent les chiffres sur le continent africain ? Comment peut-on voir la maladie évoluer dans les prochaines semaines ?

Il faut se préparer au pire et espérer le meilleur. Parce que, comme nous l’avons vu dans tous les pays, dès qu’il y a un cas, très souvent, le cas se multiplie. Donc l’Afrique ne sera pas une exception. Il faudra plutôt renforcer nos systèmes de surveillance pour identifier des personnes infectées, isoler ces personnes-là et continuer à rechercher les contacts.

Nous allons arriver à un stade où ce sera difficile de rechercher tous les contacts, étant donné que l’Afrique n’est pas aussi organisée, on n’a pas les moyens de suivre tous les contacts. A ce moment, il faudra penser à toutes autres mesures d’investigations. Plusieurs pays sont déjà en train d’implémenter cela. Il y a au moins douze pays qui ont déjà fermé les frontières, qui ont déjà fermé les écoles, les lieux de culte… Donc au fur et à mesure, nous allons voir que, grâce à ces mesures-là, peut-être que cela va empêcher l’évolution rapide de ce virus.

Aujourd’hui, est-ce que vous appelez l’ensemble des pays du continent à agir tout de suite, quand bien même il n’y aurait pas de cas ou très peu de cas ?

Je pense que tous les pays doivent agir selon le guide que l’OMS et qu'Africa CDC sont en train de distribuer. Donc il faut éviter de paniquer, prendre les mesures qui ont été testées et prouver que cela peut empêcher l’évolution du virus. Mais ce n’est pas la peine de paniquer, cela ne va pas résoudre grand-chose.

Quand on voit la situation de plusieurs pays européens dits « développés », face à cette pandémie, si la situation se répète sur le continent dans quelques semaines, est-ce que l’Afrique est prête ?

L’Afrique est en train de se préparer comme il faut. Mais il faut aussi admettre que nos systèmes de santé ont toujours été fragiles et ce n’est pas tout de suite que l’on va renforcer des systèmes qui sont en mesure de contenir ce virus. Donc il faut que tout le monde sache que nous n’avons pas de moyens comme la Chine. Nous n’avons pas des moyens comme les pays européens pour traiter les malades. Donc il faudra que l’on fasse un partenariat tout de suite, pour voir comment nous pouvons prendre en charge les malades qui seront infectés. Parce que, bien sûr, il y aura beaucoup de malades, des personnes qui seront infectées. Il faudra mettre en place des systèmes de prise en charge de certains malades.

On voit notamment que l’un des problèmes, c’est le manque de respirateurs artificiels, puisqu’énormément de personnes sont placées en réanimation. Les kits de tests également sont très importants. Est-ce qu’il faut tester beaucoup plus que ce que le continent fait pour l’instant, puisque c’est aussi une des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé ?

Il faut augmenter notre capacité de tester, mais tester les populations nécessaires. Donc ce n’est pas la peine de tester la population générale, parce qu’il faut aussi faire attention à ce que l’on ne passe pas un faux message, que le fait d’être testé signifie que l’on est protégé contre le virus. Il faut cibler la population à tester en utilisant, bien sûr, les recommandations qui ont été formulées par l’OMS.

Vous avez parlé de fermeture des frontières. Certaines compagnies, et notamment Ethiopian Airlines, qui est la plus grosse compagnie du continent, continuent à opérer des vols vers des pays qui sont touchés largement par le coronavirus. Qu’en pensez-vous ?

L’OMS n’a pas encore demandé aux compagnies aériennes de ne pas desservir des pays qui sont atteints. Mais il faudra que l’on fasse attention. Si tous les vols sont interdits, il sera très difficile ou presque impossible pour l’Afrique de combattre ce virus. Parce que, où est-ce que nous allons trouver des réactifs pour tester ? Où est-ce que nous allons chercher des masques pour protéger la population ? Donc c’est assez compliqué. C’est comme les 10 000 tests que les Chinois vont nous donner, ils devraient être transportés par Ethiopian Airlines. Supposons qu’aujourd’hui on arrête les vols d’Ethiopian Airlines qui vont en Chine : on n’aura pas de tests. Même pour tester les gens. Ce n’est pas si évident. C’est une adéquation assez délicate.

Dernière question : où trouver l’argent ?

L’argent de nos pays doit d’abord être investi et nos partenaires doivent assister l’Afrique. L’Afrique n’est pas riche. Donc il faut compter sur les partenaires et compter surtout sur les propres moyens de chaque pays.