En Côte d'Ivoire, « place aux jeunes », dit le président Ouattara, 78 ans, qui renonce à briguer un troisième mandat en octobre prochain. Que va faire son opposant numéro 1, l'ancien Président Konan Bédié, âgé de 86 ans ? La décision d'Alassane Ouattara donne-t-elle des idées à certains rivaux potentiels de Henri Konan Bédié au sein du parti PDCI ? Le grand opérateur économique Jean-Louis Billon, 55 ans, est l'un des secrétaires exécutifs du PDCI. En ligne d'Abidjan et au micro de Christophe Boisbouvier, l'ancien ministre du Commerce d'Alassane Ouattara réagit d'abord à la décision de celui-ci.

RFI : Avez-vous été surpris par la décision d’Alassane Ouattara ?

Jean-Louis Billon : Surpris, pas vraiment. Je pense qu’il avait médité cette décision depuis un bon moment et en tout cas, ce qu’il y a de bien, c’est que ça met fin au débat qui existait dans le pays par rapport à la faisabilité d’un troisième mandat ou pas. Ce débat étant clos, nous pouvons passer à autre chose.

Pourquoi renonce-t-il à votre avis ?

Honnêtement, je pense que deux mandats c’est long, c’est exigeant, une fonction au plus haut niveau, et qu’il respecte l’esprit de la limitation des mandats, parce que ce n’est pas le tout de vouloir faire un troisième mandat, il y a l’usure du pouvoir et la fonction présidentielle est une fonction extrêmement exigeante. Pour rester performant aussi longtemps, c’est extrêmement difficile. Donc il faut que le sang se renouvelle au sommet de l’État, et moi je salue sa décision qui a le mérite de privilégier le renouvellement de la classe politique.

« Le président a libéré tout le monde », a réagi la députée PDCI Véronique Aka…

Oui, tout à fait, parce que, s’il avait décidé de faire un troisième mandat, il y aurait eu beaucoup de suspicions, parce qu’un président sortant qui veut faire un troisième mandat ne va pas pour perdre le troisième mandat, donc il y aurait eu beaucoup de doutes quant à la transparence des élections.

Fini le front anti Ouattara… Est-ce que la décision du président ne vous retire pas un argument de campagne en vue d’octobre prochain ?

Non, la bataille politique reste la même. Il s’agit pour nous de faire partir le RHDP et de faire venir le PDCI au pouvoir, donc les acteurs peuvent changer, mais le combat politique reste le même.

Oui, mais ça ne sera plus le poids lourd Alassane Ouattara.

Oui, ça ne sera plus le poids lourd Alassane Ouattara, mais bon, il y a un système qui se met en place, aujourd’hui même ils sont en train de faire passer une nouvelle Constitution sans qu’elle ait été au préalable discutée par l’ensemble des Ivoiriens et des forces politiques en présence. Il y a quand même aujourd’hui un changement voulu par les Ivoiriens, et le PDCI incarne ce changement.

La modification constitutionnelle que propose le pouvoir, c’est que désormais le vice-président ne sera plus élu lui-même sur un ticket, il sera désigné par le président élu, est-ce que c’est vraiment très important ?

Ce n’est pas tant l’importance des changements qui sont en cause. C’est la manière. Voyez-vous, on ne change pas la loi fondamentale tout seul dans son coin, on rate encore une fois l’occasion de réunir les Ivoiriens, l’occasion de se réconcilier autour d’un texte fondateur qui est la Constitution.

Qui sera à votre avis le candidat du RHDP à présent ?

Je ne sais pas, on nous parle du Premier ministre, d’autres nous parlent du ministre de la Défense, d’autres nous parlent du ministre des Affaires étrangères… je pense que les candidats ne manquent pas de leur côté.

Y’aura-t-il une alliance dès le premier tour entre le PDCI et le FPI de Laurent Gbagbo ?

Je ne peux pas vous répondre aujourd’hui, le FPI est un parti politique qui aspire également à la gestion du pouvoir d’État. Y’aura-t-il un candidat [FPI] ou pas, pour l’instant nous ne le savons pas encore, mais nous sommes dans une alliance, avec une bienveillante attention l’un envers l’autre.

Et peut-il aussi y avoir alliance avec Guillaume Soro ?

Guillaume Soro fait déjà partie de notre plateforme, donc l’union des forces d’opposition est aujourd’hui un fait.

« Je m’en vais parce qu’il faut laisser la place à une nouvelle génération », dit le président, est-ce que vous êtes d’accord avec lui ?

Oui, je suis d’accord avec lui, de toutes les façons, fort heureusement la vie nous amène toujours à connaitre une nouvelle génération, et la nouvelle génération va arriver de fait en Côte d’Ivoire, donc il est normal que la Côte d’Ivoire connaisse une nouvelle génération d’acteurs politiques, de dirigeants et nous nous y préparons.

Et est-ce que cette réflexion vaut aussi pour votre parti, le PDCI ?

Oui bien sûr. Le PDCI est en train de constituer une équipe. Vous savez, le président Félix Houphouët-Boigny, en se retirant, avait dit une chose précise : « après moi, ça sera une équipe ». Le PDCI pense équipe, donc c’est une équipe qui va arriver, et dans cette équipe la nouvelle génération sera fortement présente.

À 86 ans, le président du PDCI Henri Konan Bédié ne cache pas son envie d’être candidat, qu’est-ce que vous en pensez ?

C’est son droit, la Constitution a éliminé la limitation d’âge, certains s’en étaient offusqués, la loi est passée quand même. Donc à partir du moment où il n’y a pas de limitation d’âge, tout le monde peut se présenter. Au niveau du PDCI, nous allons avoir une convention, et la convention de désignation de notre candidat décidera.

Alassane Ouattara a eu ce mot : « Cette année, j’aurai 78 ans, ce que l’on peut faire à 68 ans, on ne peut plus le faire à 78 ans, a fortiori à 86 ans », est-ce que vous partagez son point de vue ?

Écoutez (sourire), je ne suis pas dans ces régions de l’âge encore, donc je ne peux pas parler à la place des anciens.

Alors justement, vous, vous avez 55 ans, est-ce que vous êtes candidat à la candidature pour la convention PDCI de la mi-juin ?

Permettez-moi de réserver cette réponse aux militants du PDCI. Mais ce que je peux vous dire par rapport à la nouvelle génération, en ce qui nous concerne, c’est que nous ne pensons pas à une nouvelle génération seulement en âge. Nous pensons à une nouvelle génération, bien sûr en âge, mais également en vision, en éthique, en gouvernance. Donc quand le président Ouattara parle d’une nouvelle génération, je ne vois pas dans son parti cette nouvelle génération qui constituerait un nouveau logiciel pour la Côte d’Ivoire.

Si Alassane Ouattara renonce, la plupart des candidats auront moins de 65 ans. Alors si Henri Konan Bédié est candidat, est-ce qu’il ne va pas apparaitre comme le seul ancien ?

Vous avez déterminé la candidature d’Henri Konan Bédié, laissez-le déterminer son choix et laisser le parti décider, à ce moment-là, on se reparlera.

Oui en fait c’est la convention qui décidera à la mi-juin…

La convention et surtout les militants.

Mais on voit bien dans les déclarations d’Henri Konan Bédié, à Jeune Afrique notamment, qu’il a un désir de revanche sur l’histoire et qu’il va être candidat…

Je ne pense pas qu’il faut penser revanche, le président Henri Konan Bédié prépare son parti et ses équipes à diriger la Côte d’Ivoire, il n’y a pas d’esprit de revanche là-dedans.

Vous parlez d’une nouvelle génération à la fois dans l’âge et dans l’esprit, est-ce que vous vous sentez prêt à assumer de telles responsabilités ?

Toute l’équipe du PDCI dont je fais partie se sent déjà prête à assumer les responsabilités.

Et vous personnellement ?

Comme d’autres, oui.

Vous dites comme d’autres, mais dans votre génération, beaucoup de cadres du parti ont rallié le RHDP d’Alassane Ouattara, vous êtes un des rares qui est resté auprès d’Henri Konan Bédié. Est-ce que cela ne vous amène pas à vouloir prendre vos responsabilités ?

Non. En toute honnêteté, on ne regarde pas ceux qui sont partis, ils ont leurs raisons. Il y en a qui sont partis par contrainte, d’autres qui sont partis par conviction, nous nous sommes restés au niveau du PDCI parce que nous avons cette idéologie qui appartient au PDCI, celle du parti conservateur, ce n’est pas pour un poste quelconque ou pour un avantage particulier. Donc nous défendons le PDCI, c’est le parti fondateur de la Côte d’Ivoire, nous sommes attachés aux valeurs du PDCI, mais nous sommes en démocratie, ceux qui sont partis sont libres de partir, vous savez il y en a même d’autres qui souhaitent revenir, et la porte est ouverte.

En tout cas, j’imagine que la décision d’Alassane Ouattara donne des arguments aux gens comme vous qui disent qu’il faut rajeunir les cadres du PDCI ?

Oui bien sûr, nous, nous prônons le rajeunissement du parti, et nous y participons et nous cooptons beaucoup de jeunes qui rentrent dans le parti, nous préparons le parti pour une autre génération après la nôtre également.

Depuis jeudi dernier, on peut dire que ceux qui prônent la candidature d’Henri Konan Bédié ont moins le vent en poupe que ceux qui prônent la candidature de quinquagénaires comme vous ?

Non pas vraiment, ce débat n’est pas encore ouvert au niveau du PDCI, il y a une décision du président Alassane Ouattara, il y a la question de la nouvelle Constitution, mais il y a d’autres facteurs qu’il faut prendre en compte, l’enrôlement, l’identification. Le climat général va déterminer notre décision et notre stratégie.

Si Henri Konan Bédié est désigné candidat par le parti, est-ce que vous accepterez d’être son vice-président en cas d’élection ?

[Rire] Écoutez, vous allez vite en besogne. Encore une fois, au niveau du PDCI, nous raisonnons équipe.

En tout cas, vous n’excluez pas d’être candidat à la candidature ?

Au niveau du PDCI, personne n’exclut quoi que ce soit.

La semaine dernière, le pouvoir a accordé à l’opposition parlementaire un siège à la Commission électorale indépendante (CEI), en clair, c’est pour vous le PDCI, comment appréciez-vous ce geste ?

Le simple fait de se voir accorder, comme si c’était une faveur, montre combien cette Commission électorale n’est pas si indépendante que ça. Mais si la Commission électorale n’est pas crédible, les élections futures ne seront pas crédibles. Donc il n’y a pas que la Commission, il y a l’enrôlement, la liste électorale et tout ça doit être tinté de crédibilité. Et voyez-vous, il ne s’agit pas d’un poste au niveau de la tête de la Commission électorale, mais la déclinaison de cette Commission dans les différentes régions est déjà déséquilibrée. Donc en réalité il faudrait se remettre autour d’une table de discussion et remettre complètement à plat cette commission électorale indépendante.

Est-ce que vous espérez encore possible une élection transparente en octobre prochain ?

On l’espère toujours, elle est souhaitable pour éviter une crise dont les Ivoiriens ne veulent pas du tout et surtout pour leur stabilité et le développement futur de la Côte d’Ivoire.

Et après le renoncement d’Alassane Ouattara, pensez-vous que c’est encore plus possible ?

Oui, voyez-vous, son renoncement devrait être accompagné d’une neutralité plus affirmée. Afin qu’il accompagne le processus électoral en arbitre au-dessus des partis, et qu’il se positionne cette fois-ci en père de la nation, qui regarde le jeu démocratique se faire et qui peut féliciter le vainqueur, quel qu’il soit.

Jean-Louis Billon, la présidence, vous y pensez en vous rasant le matin ?

[Rire] Je n’ai pas de réponse à votre question…