La Corne de l'Afrique continue de combattre une invasion de criquets pèlerins sans précédent. Ces insectes voraces ravagent des centaines de milliers d'hectares depuis décembre dernier et font basculer des millions de personnes dans l'insécurité alimentaire. La pandémie mondiale du Covid-19 pourrait bien aggraver la situation. Cyril Ferrand, coordinateur de l'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), pour les programmes de résilience en Afrique de l'Est, est notre invité.

►Cyril Ferrand, coordinateur de l'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), pour les programmes de résilience en Afrique de l'Est.

Rfi : Cyril Ferrand, vous êtes coordinateur de la FAO pour les programmes de résilience en Afrique de l’Est. La FAO : l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Alors que le monde entier fait face à la pandémie du Covid-19, une autre crise majeure est en train de se jouer dans la Corne de l’Afrique principalement, l’invasion de criquets pèlerins qui dévorent toutes les cultures et les végétaux, provoquant une crise alimentaire dramatique. D’abord, un point sur la situation. Où en est cette invasion de criquets, aujourd’hui ?

Cyril Ferrand : Nous sommes sur la deuxième vague de criquets. Les criquets sont arrivés au Kenya le 28 décembre et ont pondu au Kenya en janvier et février. Et donc on est aujourd’hui face à une deuxième vague de criquets qui s’est reproduite. Aujourd’hui, on a des essaims d’imago immature, qui sont le stade de vie du criquet qui est la plus dommageable, celle qui fait le plus de ravages : les criquets sont très, très mobiles et très voraces à cette époque de leur cycle de vie. Les pays les plus touchés sont l’Ethiopie, le Kenya et la Somalie, mais c’est l’ensemble de la grande région de la Corne de l’Afrique qui est touchée à l’heure actuelle.

Peut-on parler d’un effet Covid-19 sur le contrôle de l’invasion des criquets ? Je pense notamment aux fermetures de frontières décrétées par beaucoup de pays. Est-ce que cela complique, par exemple, l’approvisionnement en insecticides, seul moyen pour les combattre ?

Les criquets et Covid-19 sont des facteurs aggravants sur la région. On est dans une région où on a déjà 20 millions de personnes en crise alimentaire. Quand on a commencé à voir la situation se détériorer en Asie, on avait mis en place un système d’approvisionnement qui permettait de distribuer les risques sur l’ensemble de la planète. C’est-à-dire que l’on a aujourd’hui des sources d’approvisionnement en pesticides, en insecticides, mais également en matériel de pulvérisation, qui vont de l’Asie en l’Europe, ou même sur la sous-région, et également en Amérique du Nord, pour un certain type de matériel.

Pas de rupture de stock, (mais) des délais, des stocks qui sont poussés à l’extrême ou au minimum. On a eu une alerte, en particulier sur le Kenya début avril, où effectivement nos stocks de pesticides étaient au plus bas, mais on n’a pas eu de rupture de stock sur aucun pays de la sous-région jusqu’à présent.

La seconde vague de criquets est arrivée - vous le disiez - on l’annonce vingt fois plus importance que la précédente. Peut-on encore aujourd’hui les arrêter ?

Oui, la deuxième vague est vingt fois plus importante. Et puis, si ces crickets vont se reproduire d’ici un mois ou un mois et demi, ils vont engendrer une nouvelle vague qui sera également vingt fois plus importante. Donc on pourrait avoir 400 fois plus de criquets, si le contrôle n’était pas satisfaisant. Donc aujourd’hui, il est clair que l’on a augmenté les moyens de lutte au sol et par air. Sur la sous-région, la FAO a apporté cinq avions supplémentaires, des hélicoptères également, qui sont en train d’arriver… C’est un combat contre le temps, parce qu’on est au début de la production agricole et donc il faut faire en sorte qu’on arrive à limiter l’impact, et donc la population de ces criquets, à un moment où les agriculteurs, les paysans, vont planter.

Est-ce qu’il y a des estimations quant à la fin de cette invasion de criquets ?

En théorie, d’ici le mois de juin, on devrait avoir des conditions moins favorables pour les criquets sur une partie de la région. Ceci étant, il est fort probable qu’on ait encore des essaims qui se reproduisent dans la région au-delà de juin, en particulier sur l’Ethiopie. L’Ethiopie va avoir une troisième vague de criquets, ça c’est sûr. Et donc il faudra faire en sorte que cette troisième vague soit la plus faible possible. On espère un contrôle presque total cette année.

Quel est le bilan sur un plan humain ? Quels sont les dégâts que créent les criquets sur la vie des populations ?

Les criquets pourraient augmenter le nombre de personnes en crise alimentaire. Dans le meilleur cas, on pourrait passer de 20 à 21 millions, mais on pourrait également passer de 20 à 25 millions dans le pire cas de figure. Nous sommes au début de la saison agricole, on voit émerger du sol le maïs, le sorgho, toutes les céréales… Un essaim qui se pose sur ce genre de production va engendrer des dégâts irréversibles. Ces populations - sur les zones qui auront été touchées - n’auront pas de récolte au mois de juin. Cela, c’est pour les populations d’agriculteurs.

Mais on a également les populations pastorales, agro-pastorales, qui elles, vont avoir des dommages importants sur toutes les zones de pâturages, moins de fourrage... Et moins de fourrage pour les zones pastorales, agro-pastorales veut dire moins de lait et veut dire potentiellement une crise également nutritionnelle, notamment pour les jeunes enfants de moins de cinq ans.

Aujourd’hui, le monde entier ne parle plus que de la pandémie du Covid-19 au détriment, sans doute, de l’invasion des criquets. Qu’est-ce que cela engendre comme conséquences ?

Je dirais que, heureusement, la crise du Covid-19 n’a pas démarré en même temps. On a eu une fenêtre de tir qui nous a permis d’être visibles pour notre plaidoyer concernant les criquets pèlerins, qui nous a permis de mobiliser des ressources. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui l'attention est clairement sur le coronavirus. Pourtant, la crise des criquets pourrait nécessiter des fonds supplémentaires sur la deuxième moitié de l’année, mais il n’est pas garanti que l’on ait l’attention de l’ensemble des partenaires sur le sujet.