Denis Mukwege, le gynécologue congolais, prix Nobel de la paix 2018, a été désigné par les autorités pour coordonner la riposte contre le coronavirus dans la province du Sud-Kivu, dans l’est de la RDC. Aujourd’hui, cette province n’enregistre aucun cas de Covid-19. Denis Mukwege plaide pour la prévention. Il demande aussi en urgence des tests de dépistage.

Vous avez réussi pour le moment à contenir la pandémie dans votre province du Sud-Kivu. A quoi cela est dû ?

 

Denis Mukwege : Nous avions pris des mesures très précocement et, à mon avis, le fait d’avoir fermé les frontières, isolé la ville de Bukavu, demandé à la population d’utiliser tous les gestes barrières, la distanciation sociale, l’ensemble de ces mesures prises très précocement ont dû jouer un rôle important.

Vous avez opté pour un confinement strict, mais seulement pour les personnes à risques, notamment les plus de 60 ans. Ce n’est pas un confinement généralisé…

En effet, nous avions considéré que peut-être il serait mieux d’avoir une stratégie appropriée sans copier ce qui se fait ailleurs. Nous avions pensé que ce sont les jeunes en fait qui travaillent et qui nourrissent les familles. Donc, ils pouvaient continuer à travailler, mais protéger les personnes âgées avec des conditions d’hygiène strictes là où ils sont par rapport au reste de la famille.

Le port du masque est obligatoire…

Oui. Nous disons tout simplement : « Protégez-vous, protégez les autres ». C’est le slogan que nous utilisons. Et nous avons fabriqué nos masques avec des tissus. Et effectivement, c’est obligatoire. Et les récalcitrants peuvent parfois se voir infliger une amende.

Alors aujourd’hui, vous demandez des tests en urgence. Pourquoi est-ce nécessaire puisque vous n’avez aucun cas ?

Pour nous, les tests sont très importants, parce qu’on ne peut pas vraiment faire cette stratégie si on n’a pas de tests, puisqu’une des mesures parmi les plus importantes, c’est tester les malades, les identifier, les isoler, et surtout surveiller leurs contacts lorsqu’ils ont des symptômes, être en mesure de les tester immédiatement et les isoler s’ils sont positifs.

Et comment faites-vous en ce moment ?

Malheureusement, nous devons envoyer nos échantillons à Kinshasa. Et il est vrai que Bukavu-Kinshasa, c’est 2 000 kilomètres, donc c’est très difficile lorsqu’on attend les tests, les malades qui sont positifs peuvent continuer à contaminer les autres. Même dans les pays industrialisés, il y a ce problème de tests. Nous espérons que ce problème va se résoudre assez rapidement. Mais si on pouvait déjà voir décentraliser des tests-diagnostics par province, je crois que cela aiderait à pouvoir faire des tests rapidement et de pouvoir isoler les malades. Cette stratégie, et je voulais vraiment insister sur cela, pour le moment nous pouvons avoir un ou deux cas, donc c’est contrôlable. On n’a pas besoin d’avoir des laboratoires à faire 10 000 tests, on n’a pas besoin de faire des tests de dépistage pour toute la population, mais on dépiste seulement ceux qui ont des symptômes. Et là, on peut limiter le nombre de tests et être efficaces avec très peu de tests. Après, si nous avons des tests alors que nous avons plus de 100 cas par jour, vous aurez des milliers de contacts et là, cela devient pratiquement impossible de pouvoir contenir la pandémie.

Pour ce qui est des traitements, que pensez-vous du remède de Madagascar avec l’artemisia. Plusieurs pays africains en ont déjà commandé ?

Je crois que tout traitement, avant de l’utiliser, doit suivre les normes. Aujourd’hui, il n’y a personne qui peut se prévaloir qu’il a trouvé le traitement du coronavirus. C’est très important à mon avis, même en République démocratique du Congo, qu’on puisse faire des essais, des essais cliniques, avant de pouvoir donner le feu vert de l’utilisation de ce médicament.

Alors en Afrique, de manière générale, il y a moins de cas que sur d’autres continents. Est-il possible que le pic soit à venir ?

C’est cela ma crainte puisqu’il n’y a aucune raison qui peut expliquer que nous n’ayons pas des cas comme ailleurs. J’ai peur que nous soyons dans un triomphalisme aveugle et que nous considérions que cette maladie est derrière nous. Moi, je crains beaucoup que cette courbe exponentielle si elle arrivait à se déclencher en Afrique, avec notre système de santé qui est fragile et nos économies, on aura du mal à faire face. Pour moi, il est très important de ne pas baisser la garde, rester vigilants, continuer avec les mesures utilisées pour prévenir le coronavirus.