« La France se montrera intraitable face au racisme, mais elle n'effacera aucun nom ni aucune trace de son histoire et elle ne déboulonnera pas de statue », a déclaré dimanche soir Emmanuel Macron. De nombreux militants anti-racistes demandent pourtant que les noms et les statues du ministre Colbert ou du général Faidherbe disparaissent du paysage urbain de la France. Qu'en pensent les historiens français ? Eric Deroo a été chercheur associé au CNRS et a publié « L'illusion coloniale » chez Tallandier. Il répond aux questions de RFI.

RFI : « La République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire », a dit Emmanuel Macron. Le nom qui revient souvent, c’est celui de Colbert, le ministre de Louis XIV…

Éric Deroo : A ce moment-là, si on remonte à Louis XIV, la plupart des régions du nord de la France, telles les Flandres, qui ont été ravagées par les armées de Louis XIV, on pourrait aussi demander qu’on y débaptise toutes les rues ayant un rapport avec le Grand Siècle. Je signale quand même que les guerres, y compris jusqu’à une date récente, ont été terriblement meurtrières et que les guerres d’anciens régimes l’étaient aussi. Cela n’a absolument aucun sens.

Des gens comme l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui préside actuellement la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, demandent qu’on débaptise la salle Colbert à l’Assemblée nationale…

Vous venez de citer un mot qui est extrêmement important, qui est une des clés de lecture, c’est la mémoire. J’essaie, ainsi que d’autres de mes confrères, de faire de l’histoire. On a mélangé depuis quelques années la mémoire avec l’histoire. Et d’ailleurs, celui qui y a contribué, c’est le président de la République. Parce qu’hier soir, j’ai écouté le président, il a eu un discours très clair, et là, il avait une position d’historien. Mais lorsqu’il condamne la colonisation française au nom d’un crime contre l’humanité en Algérie, il fait de la mémoire. Et je crois qu’il a brouillé, il brouille le champ en permanence. La mémoire, c’est de la téléologie. C’est-à-dire que c’est de raconter une histoire dont on connaît la fin. Et à partir du moment où on connait la fin d’une histoire, on la reconstruit. L’histoire, c’est l’inverse. C’est partir du passé pour en tirer les lignes de force jusqu’au présent, pour mieux les étudier et pour mieux les comprendre. La mémoire induit forcément l’oubli. Donc une faute. Une faute à payer, finalement. Pour les uns, à payer et pour les autres, à se faire payer. L’histoire, ce n’est pas cela, l’histoire, ce n’est pas un livre de contes. L’histoire, c’est, au contraire, prendre en charge la complexité des hommes, la complexité du comportement, des affrontements. C’est cela qui nous permet d’avancer et surtout de vivre ensemble. Parce que, si on fait de la mémoire, alors je trouverai toujours une raison d’en vouloir, même à mon voisin de palier.

Donc vous ne comprenez pas pourquoi, lors de la campagne de 2017, le candidat Macron a qualifié la colonisation de crime contre l’humanité et de vraie barbarie ?

Non, je ne comprends pas. En 2017, on voit bien l’instrumentalisation qui en a été faite par le Maghreb… Hier soir, je l’entends dire quelque chose qui s’oppose à ce type de prise de position.

Donc il serait en contradiction avec lui-même ?

Ce n’est pas sa caractéristique principale. Je crois que la contradiction en politique, c’est un des moteurs du métier, dirais-je entre guillemets.

Colbert, on y revient… N’est-pas lui qui avait été à l’initiative du Code noir au XVIIème siècle ?

Code noir, qu’il faut remettre dans son contexte. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui paraît monstrueux, absolument monstrueux ! Mais dans le contexte de l’époque, c’est quelque chose qui apparaît, au contraire, comme une sorte de mise en forme de l’esclavage. Evidemment, je trouve cela absolument abominable et monstrueux. Simplement, voilà typiquement quelque chose qui mérite qu’on l’aborde en historien et non pas en polémiste.

Et ces statues des généraux colonisateurs du XIXème siècle, comme Faidherbe et Gallieni ?

Je vous signale que la colonisation française au XIXème est une colonisation qui est portée par un idéal qu’on dirait aujourd’hui de gauche, même si à l’époque le terme n’existait pas. C’est un idéal universaliste, humaniste, qui entend apporter les bienfaits de la science, du progrès... Je vous signale d’ailleurs que beaucoup de ces généraux sont francs-maçons. Donc c’est sans fin ! On pourrait tout déboulonner… Des statues de quelqu’un qui s’est mal comporté en 1914… De Gaulle, notre grand homme national, a-t-il, de 1940 à 1944, une seule fois exprimé un point de vue sur la déportation et l’extermination des juifs ? À ma connaissance, je ne crois pas qu’il en ait beaucoup parlé. Est-ce que c’est un crime ?

Voulez-vous dire que la mémoire est une valeur morale ?

La mémoire est une valeur morale, bien sûr ! C’est quelque chose d’individuel, de très fragile, de très fugace et qui se modifie… Qu’est-ce que c’est la mémoire, finalement ? La mémoire, c’est relié à l’oubli. Moi, ce que je veux depuis quarante ans… Mon combat a été mené pour que nous puissions vivre ensemble. Nous sommes issus d’histoire, issus de collectivités, issus de passés totalement différents… C’est ce que j’ai tenté de faire et c’est ce que nous avons été nombreux à tenter de faire. Et quand je vois les manifestations qui essentialisent les uns ou les autres, qui essentialisent le Noir, qui ne donnent la parole qu’à l’Africain s’il s’agit de parler de l’Afrique, etc. je trouve que cela met parterre quarante ans de travail.

N’y a-t-il pas le même mouvement en Grande-Bretagne, avec les étudiants d’Oxford qui manifestent pour qu’on déboulonne la statue du colonisateur britannique Cecil Rhodes ?

Bien sûr, il y a exactement le même mouvement ! Mais je pense qu’il n’est pas question de faire de Cecil Rhodes un héros. Il est question d’expliquer pourquoi une telle statue peut être dans un pays, pourquoi à un moment donné un type comme lui a été important et pourquoi aujourd’hui il ne l’est pas. Toutes ces traces doivent être des supports de réflexion et non pas des supports de haine. Dans ce cas, rasons le château de Versailles parce qu’il incarne l’oppression d’une minorité aristocratique sur une majorité du peuple français qui n’avait pas son mot à dire ! Rasons toutes les traces de Napoléon Ier, parce que Napoléon Ier était revenu sur la liberté accordée aux esclaves. Rasons une partie des monuments parisiens, parce que Napoléon III a mené des tas d’opérations de conquête coloniale… Rasons la moitié de Paris !

Mais franchement, est-ce que la souffrance des minorités et la souffrance des colonisés n’a pas été longtemps occultée dans l’histoire de France ?

Bien sûr que cette souffrance a été occultée ! Mais comme a été occultée la souffrance des immigrés italiens, comme a été occultée la souffrance des rapatriés d’Afrique du Nord ! Mais l’histoire n’est qu’une occultation du malheur ! Les hommes n’aspirent qu’à vivre dans l’oubli et dans le bonheur immédiat ! Et donc c’est vrai qu’on n’a pas très envie, souvent, de se rappeler des histoires qui font mal et qui séparent !

Et du coup, n’y a-t-il pas, aujourd’hui, un retour de bâton ?

Bien sûr qu’il y a un retour de bâton ! Il ne me surprend pas. Je trouve simplement qu’il est grave, parce que je ne vois pas comment, avec un tel retour de bâton, on puisse envisager de vivre un avenir commun.

Mais alors, comment réconcilier ces mémoires, aujourd’hui ?

Réconcilier ces mémoires, en travaillant ensemble. En évitant les anachronismes, en faisant de la pédagogie… C’est très difficile, parce que maintenant, quand on va dans une jeune classe ou dans un lycée, sur quinze enfants, il y a parfois quatorze, voire quinze origines géographiques différentes. Donc cela demande évidemment beaucoup de pédagogie. Il faut que ces quinze enfants arrivent à comprendre pourquoi ils sont là. Qu’est-ce qui les a conduits là et qu’est-ce qui fait qu’ils vont vivre ensemble et construire l’avenir ensemble.