En Éthiopie, la guerre dans la région du Tigré a débordé ces derniers jours sur les régions voisines de l'Amhara et de l'Afar, après le retrait précipité de l'armée fédérale face à la poussée de la rébellion. De nombreux observateurs estiment que l'armée fédérale est désormais «hors de combat», et le gouvernement a d'ailleurs décrété la mobilisation générale des civils dans plusieurs régions pour que leurs milices contiennent l'avancée des rebelles. Jeudi 29 juillet, les chefs tigréens ont posé de nouvelles conditions politiques pour décréter un cessez-le-feu, tandis que le gouvernement fédéral continue de refuser toute négociation avec eux. Pour faire le point sur la situation politique complexe, l'universitaire Eloi Ficquet, maître de conférences à l'EHESS et ancien directeur du Centre français d'études éthiopiennes, est notre invité.

RFI : L’armée fédérale éthiopienne s’est retirée de l’essentiel du Tigré, les combats ont débordé en région Afar et Amhara. L’armée éthiopienne semble plus ou moins hors de combat. La situation actuelle est bien compliquée pour le Premier ministre. Est-ce que pour autant elle est désespérée, selon vous ?

Eloi Ficquet : Il y a eu une déclaration de cessez-le-feu par le gouvernement éthiopien à la fin du mois de juin, pour permettre aux paysans de cultiver la terre, mais semble-t-il aussi occulter, dissimuler la réalité d’une défaite sur le terrain militaire. Une défaite qui semble s’être confirmé ces derniers jours par les avancées des forces rebelles du Tigré sur différents fronts, au sud et à l’ouest de la région. Quant à savoir si le Premier ministre Abiy Ahmed est en situation désespérée, pour l’instant la communication gouvernementale garde absolument sauves et sereines les apparences. Tout cela sont des obstacles inhérents à la réalisation d’une grande vision que le Premier ministre se promet de réaliser et récemment -en contradiction avec le cessez-le-feu- il a appelé à une mobilisation générale des forces régionales, ainsi que de la jeunesse, pour pouvoir contrer ces assauts militaires. Donc la situation, même si les apparences veulent être conservées sauves, semble effectivement très difficile.

Abiy Ahmed, avec qui transige-t-il sur cette question ? Est-ce que c’est lui qui a cette position jusqu’au-boutiste de refus de la négociation ou est-ce qu’au contraire, il est tenu par des engagements auprès de son entourage ou de l’armée ?

Il semble que lui-même soit dans une vision très narcissique de son pouvoir, très messianique, guidée par la providence divine et il reste persuadé de la grandeur de son destin. C’est sans doute un facteur qui joue pour lui et son entourage, semble-t-il aussi, il s’est appuyé sur des mouvements intransigeants du côté des conservateurs amharas, qui sont nostalgiques de la période de leur grandeur, du temps du régime impérial éthiopien. Et ces forces régionales amharassemblent être dans une perspective de combat jusqu’au-boutiste, afin de restaurer leur hégémonie passée.

Est-ce qu’on a raison de s’inquiéter de la montée de l’utilisation de la haine dite ethnique ?

Cela fait longtemps que des ambiguïtés discursives sont utilisées pour confondre, d’une part des déclarations à l’encontre de mouvements politiques et des populations qui y sont associées. Donc il y a là tout un jeu d’ambiguïtés difficile à déchiffrer. Ce que l’on voit sur le terrain, indépendamment de ces discours, c’est une exacerbation des conflits dans différentes régions. La cohésion de l’Éthiopie est vraiment en cause, et en même temps, les principaux acteurs politiques, régionaux, continuent de se référer à la nécessité de maintenir un espace de coexistence, dans une Éthiopie qui permet la coordination de ses différents peuples. C’est sans doute qu’il faut penser l’Éthiopie plus à l’échelle du fonctionnement de ce que pourrait être une Union européenne, par exemple, avec différents peuples et traditions politiques associés, plutôt que d’imaginer un espace national unifié.

Justement, à cet égard, est-ce qu’on peut encore imaginer le Tigré comme faisant partie d’un ensemble éthiopien futur ou est-ce que vous pensez que l’indépendance est acquise par le fait accompli ?

Il ne semble pas se diriger vers cela et les acteurs politiques tigréens, dans leur majorité, ne cherchent pas l’indépendance. Ils se questionnent, à savoir si le conflit est allé trop loin pour pouvoir se réconcilier avec le reste de l’Éthiopie, mais les négociations qui sont demandées et exigées vont dans le sens de la reconstitution d’un espace politique éthiopien, après de durs conflits. Ensuite, c’est vrai que l’exacerbation des tensions pose de plus en plus la question de la possibilité de maintenir une cohésion, mais cette cohésion semble rester le point de référence de la plupart des acteurs.