Au Bénin, cinq ans après leur dernière rencontre, le président Patrice Talon a reçu hier [22 septembre] son prédécesseur Thomas Boni Yayi, au palais présidentiel de Cotonou. À l'issue de leur entretien, Thomas Boni Yayi a déclaré qu'il n'y avait pas de problème profond entre eux. Il a également expliqué avoir formulé des demandes, dont la libération des détenus politiques et d'opinion, et la fin des arrestations politiques pour permettre le retour des exilés. Comment cette rencontre a-t-elle été possible ? Faut-il y voir une véritable réconciliation entre les deux hommes ? Pour en parler, Expédit Ologou, politologue et président du CiAAF, le Civic Academy for Africa's Future, un think tank de recherche sur la gouvernance, est l'invité de Magali Lagrange.

RFI : Le président Patrice Talon et son prédécesseur se sont vus, ils étaient ensemble pour discuter. Est-ce que c’est une surprise ?

Expédit Ologou : Oui, une surprise pour la plupart des Béninois. On savait que les deux acteurs politiques étaient teigneux, et on ne savait pas que la rencontre pourrait se faire aussi rapidement, tant les divergences étaient profondes. Et d’ailleurs, la plupart des Béninois en appelaient au dialogue, à une sorte d’acte de réconciliation. Mais pour les observateurs un peu avertis, on sentait qu’il y avait des jeux de l’ombre qui se jouaient, pour qu’une éventuelle rencontre soit possible.

Vous dites que cela s’est fait rapidement, mais quand même, ils ne s’étaient pas vus depuis 2016. Cela fait quand même un certain temps !

Bien sûr, parce que les tensions se sont multipliées et elles se sont même aggravées avec les différentes élections qui ont été relativement inclusives, ou pas du tout selon le cas, et qui ont été quand même violentes. Et donc ce n’était pas du tout sûr que cette rencontre puisse se produire aussi rapidement, en raison de ces problèmes.

On comprend, en vous entendant, qu’il y avait des signes avant-coureurs à cette rencontre. Lesquels, par exemple ?

Le tout nouveau médiateur de la République a, par exemple, pris langue avec un certain nombre de personnalités de l’opposition, notamment l’ancien président Nicéphore Dieudonné Soglo. Et on s’imaginait bien qu’il a dû entrer aussi en contact avec d’autres personnalités de l’opposition, dont le président Boni Yayi et d’autres. Ensuite, l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo est régulier à Cotonou. Et pour les observateurs, récemment, on a vu le gouvernement du Bénin attribuer un certain nombre de parcelles à l’ancien président nigérian pour son projet agricole, alors qu’on l’a vu comme un médiateur informel dans la crise politique au Bénin, depuis quelque temps. Cotonou regarde un peu du côté d’Abidjan. Il n’y a pas si longtemps, le président Ouattara et le président Laurent Gbagbo se sont vus. Et au Bénin, quelques observateurs avaient pu dire que cela ne serait pas si mauvais que cela, si en ce point-là Cotonou copiait Abidjan.

Donc les artisans de cette rencontre entre le chef de l’État béninois et son prédécesseur, ce sont surtout les personnes que vous avez citées, a priori ?

Pas seulement. On sait très bien aussi qu’il y a des acteurs de l’ombre dont on ne peut pas savoir ce qu’ils ont pu faire, qui ont pu jouer un rôle. Il faut ajouter aussi que le président Talon lui-même et le président Boni Yayi ont un orgueil tel, qu’ils peuvent avoir décidé in fine de se voir et de se parler, simplement parce qu’ils ont des choses à se dire.

Pour autant, peut-on penser qu’après cette rencontre entre les deux chefs d’État, la brouille entre les deux hommes fait partie du passé ?

Les deux acteurs en présence sont de véritables acteurs. Et en tant que tels, ils savent bien jouer les rôles qu’ils décident d’assumer. Donc la capacité de jouer et de surjouer de ces deux acteurs appelle à la prudence. Il faut surveiller les jours, les semaines, les mois qui viennent. Et il faut attendre que des actes soient posés, avant de pouvoir dire si oui ou non, cette rencontre peut accoucher de quelque chose. C’est, pour moi, le début d’un vrai commencement.

C’est le début d’une décrispation politique ?

Cela a tout l’air. C’est un message fort qui est tout de même envoyé à l’ensemble des acteurs.

Thomas Boni Yayi a formulé des demandes à Patrice Talon pour les opposants en prison, pour les exilés… Est-ce que cela peut changer quelque chose ?

En politique tout est toujours possible, on vient de le voir avec cette rencontre. Donc si le chef de l’État est ouvert à certains des souhaits ou des demandes du président Boni Yayi, bien sûr que cela est possible. Evidemment, il reste à voir entre eux quelles sont les limites de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Il me semble que si les deux acteurs veulent que le pays aille effectivement à la réconciliation, il y a nécessité à faire des compromis. La question c’est de savoir si les compromis ne vont pas laisser place à des compromissions préjudiciables à l’ensemble du pays.

Et vous pensez que le président Patrice Talon pourrait accorder les choses demandées par Thomas Boni Yayi, sans contrepartie ?

Il me semble que ce sera du donnant-donnant. Ce sera des négociations, à mon avis, qui peut-être ne font que s’ouvrir.

Thomas Boni Yayi a évoqué de nombreuses personnalités politiques. Est-ce qu’il s’est présenté comme un grand rassembleur de toute l’opposition ?

Il apparaît, en tout cas, comme la figure emblématique de l’opposition depuis quelques années, à part le président Nicéphore Soglo. Et si, à l’issue de cette rencontre, par exemple la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés politiques devient possible, bien évidemment que cette image pourrait être confirmée. Il me semble qu’il apparaît un peu comme étant le seul recours de l’opposition, entendu que certaines personnalités montantes de cette opposition se retrouvent derrière les barreaux, je pense à madame Madougou et monsieur Aïvo.