L'attaque meurtrière, contre un camp militaire du Niger, sera au cœur des débats lundi prochain à Pau, dans le sud-ouest de la France. C'est là qu'Emmanuel Macron invitera les cinq chefs d'État du G5 Sahel et leur demandera de clarifier leur position par rapport à l'opération militaire française Barkhane. Pourquoi cette démarche de la part du président français ? Le député La République en marche Jean-Michel Jacques est le vice-président de la commission Défense à l'Assemblée nationale française. Au micro de Christophe Boisbouvier, il explique que certains silences l'agacent.

RFI : « Toutes les options sont sur la table », a dit le président français Emmanuel Macron après la mort de 13 soldats français au Mali en novembre 2019. Est-ce qu’un retrait de Barkhane est possible ?

Jean-Michel Jacques : Un retrait de Barkhane à l’heure actuelle n’est pas possible, c’est certain. Maintenant, Barkhane ne doit pas être éternelle. À un moment, il faudra sortir de cette situation. Mais nous ne pourrons sortir de cette situation qu’au moment où nos partenaires africains arriveront à monter suffisamment en puissance pour faire face aux jihadistes de ces pays.

Donc, ce lundi lors du sommet de Pau, il est exclu que la France annonce qu’elle se retire ?

Je serais très étonné que l’option soit celle-ci. Par contre, à mon avis, il est indispensable de bien nommer les choses, de clarifier les demandes de chacun de façon à ce qu’on puisse avoir des partenaires engagés et qui soient aussi à la hauteur de nos attentes, parce que nous engageons beaucoup de moyens, des moyens humains, des moyens financiers. Et il me semble indispensable que nos partenaires africains aient aussi de leur côté des avancées que l’on peut quantifier.

En tant que vice-président de la commission Défense à l’Assemblée nationale, vous auditionnez beaucoup d’officiers supérieurs français. Que vous dit le général François Lecointre, chef d’état-major des armées (Cema), par exemple, sur la durée possible de cette opération Barkhane ?

Le général a exprimé le fait que ça durerait dans le temps, et il a tout à fait raison. Pourquoi ? Parce que c’est vrai que les cinq pays qui composent le G5 Sahel [Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad] n’ont pas tous la même capacité d’améliorer leur gouvernance, parce que souvent on parle de ces territoires en pensant à la menace jihadiste, mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi du banditisme qui s’installe et qui prospère. Donc, pour pouvoir améliorer les choses, il faut absolument que ces pays s’organisent pour avoir aussi des forces de l’intérieur qui puissent réguler, sécuriser, qu’il y ait un continuum de sécurité pénale, ce qui manque dans beaucoup de territoires…

La justice…

La justice, et donc finalement la présence française et la force Barkhane dureront tant que tout cela n’est pas mis en place par nos partenaires africains.

Est-ce qu’il faut compter sur une présence de Barkhane pendant plusieurs décennies ?

C’est difficile de quantifier le temps, mais de mon point de vue, si on regarde les avancées sur les gouvernances qu’il y a eues ces dernières années au Mali, par exemple, on peut craindre que ça risque de durer plus de dix ans, c’est sûr. Et c’est là qu’il faut à un moment mettre nos partenaires africains aussi face à leurs responsabilités, c’est-à-dire qu’à un moment, il faut aussi qu’ils améliorent leur administration et l’efficacité du développement. Par contre, étant donné que nous sommes présents par nos militaires, et que nous donnons beaucoup d’argent pour essayer que le développement se fasse, nous pouvons avoir une exigence d’amélioration de la structuration des États, entre autres du Mali.

Sur le plan militaire, est-ce que Barkhane peut se renforcer ? Plus d’hommes que les 4 500 actuels, plus d’appareils, plus de drones ?

Oui, mais il ne faut pas attendre de la France de tout faire. Ça doit être à l’Europe aussi d’être beaucoup plus présente. Et ça a été aussi l’appel fait par le président de la République, entre autres un appel qui a été entendu par la formation de la force de différents pays européens, la force Takuba.

Vous parlez de la force Takuba, vous parlez de forces spéciales qui pourraient venir de plusieurs pays européens. Mais les Allemands ne veulent pas en être. N’est-ce pas une déception pour vous ?

C’est une déception. En même temps, on n’est pas étonné. C’est un petit peu la Constitution allemande qui amène tout ça. C’est une position d’un pays souverain qui est liée à son histoire. Ils [les Allemands] ne veulent pas s’engager militairement de la même façon que nous. C’est regrettable parce que, effectivement, ils pourraient apporter beaucoup. Les forces spéciales allemandes d’ailleurs sont d’un très bon niveau, mais c’est ainsi. Ceci dit, l’Europe n’est pas que la France et l’Allemagne. Beaucoup d’autres pays peuvent participer et apporter un contingent et du matériel qui permettront une meilleure aéromobilité. Les forces spéciales sur le terrain pourront accompagner les différentes unités maliennes, par exemple, et permettre une meilleure résilience, un meilleur comportement face à l’adversaire jihadiste.

Ce qui frappe ces derniers mois, c’est la facilité avec laquelle les jihadistes circulent, notamment dans la zone des trois frontières [Mali, Burkina, Niger]. Est-ce qu’il n’y a pas un problème de renseignements ?

Effectivement, le renseignement est important. Et quand on est un État failli, le renseignement ne vient pas, parce que les personnes qui donnent du renseignement humain n’ont tout simplement pas envie de se faire tuer plus tard, ou d’être prisonnières, parce qu’elles ont donné du renseignement. Donc, il n’y a jamais de renseignements si on n’a pas une empreinte forte sur le terrain.

Et comment renforcer les bridages de gendarmerie et de police au Mali, au Burkina Faso ? 

C’est important de les former, mais aussi de les accompagner sur le terrain, ce qui a pu se faire en Afghanistan entre autres, où certains militaires français accompagnaient des unités de l’armée afghane sur le terrain, un peu sur ce même modèle. Nous pourrons monter en puissance sur le terrain et permettre aussi d’avoir une relation, de se faire respecter et d’avoir beaucoup plus de renseignements.

Au niveau de la gendarmerie ?

Oui. Au niveau de la gendarmerie, de la police. Et c’est important aussi qu’ils aient des casernes qui soient suffisamment résilientes ou bien protégées avec une certaine autonomie, de façon à pouvoir s’inscrire dans le territoire et faire venir ensuite le tribunal. Parce qu’il y a des financements, et mettre la chaîne pénale en route derrière, ça permettra de mieux avoir l’adhésion de la population.

Après la mort des 13 soldats français le 25 novembre 2019, Emmanuel Macron a dit à ses partenaires africains : « Vous devez clarifier votre position ». Pourquoi cette phrase un peu forte ?

Je pense qu’elle découle de plusieurs propos. On a eu à un moment des mouvements d’humeur de partis politiques, de personnalités dans différents pays, qui critiquaient la France et qui accusaient pratiquement la France d’être là-bas uniquement pour des intérêts personnels, des intérêts économiques. Donc, à ce moment-là, il aurait été tout à fait légitime que les États africains que l’on aide de façon forte et significative prennent notre défense, parce que c’est totalement faux et injustifié de dire tout cela. Donc, à un moment ce silence, ce silence de ces Etats face à des propos calomnieux n’est pas acceptable. Il faut clarifier les choses, il faut qu’ils nous soutiennent pleinement. Ou s’ils ne souhaitent pas que l’on soit là, qu’ils le disent simplement. Mais au moins, clarifier les choses. Et après, prendre ses responsabilités.

Voulez-vous dire qu’Emmanuel Macron a pu être agacé par certains silences de la part du Malien Ibrahim Boubacar Keita ou du Burkinabè Roch Marc Christian Kaboré ?

Je ne sais pas pour le président de la République. En tout cas, personnellement, moi ça m’a agacé.

Vous pensez à quelle séquence en particulier ?

À un moment, il y a eu des combats au nord du Burkina Faso où il y a eu des reproches par rapport aux soldats français qui ne seraient pas venus à temps… Ou il y a eu, par exemple, le chanteur Salif Keïta, le chanteur malien [qui a accusé Paris de soutenir le terrorisme dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux le 14 novembre : « Tu (IBK) sais pertinemment que c’est la France qui poste des gens pour tuer les Maliens… », qui a eu des propos qui étaient vraiment inacceptables par rapport à la France. Et à ce moment-là, la moindre des choses, c’est que les représentants du gouvernement malien expriment leur désaccord par rapport à ça de façon forte, parce que dans la population malienne, ça a eu des échos. Et le silence des gouvernements parfois cautionne finalement des propos diffamatoires qui sont faux.

Mais en même temps, est-ce que ces propos ne sont pas symptomatiques de la montée d’un sentiment anti-français ?

Quand une situation se dégrade, ce qui est le cas de mon point de vue au Mali, la population est agacée. Un premier réflexe de tout groupe social, c’est de trouver des boucs émissaires. Pour l’État malien, c’est soit dire : « Oui, on n’est pas à la hauteur »,  ou soit finalement dire : « S’il y a un bouc-émissaire, ça peut être les Français, ça m’épargnera mes responsabilités ». Donc, est-ce que c’est ça qui justifie le silence et qui permet aussi de laisser ce sentiment s’installer, peut-être  ? En tout cas, il n’est pas acceptable de mon point de vue.

Et est-ce que l’invitation des cinq chefs d’État sahéliens par Emmanuel Macron à Pau, dans le sud-ouest de la France, n’a pas été vécue comme une sorte de convocation par l’ancienne puissance coloniale ? Et est-ce que cela n’a pas été un petit peu maladroit ?

Cette réaction, elle aurait pu être la même dans une autre partie du globe. À un moment, c’est tout simplement que la France donne de son sang, et la moindre des choses, c’est d’avoir en face de la reconnaissance et du soutien.

Et de ce sommet de Pau, qu’est-ce que vous en attendez ?

Des propos clairs de la part de nos partenaires africains, qui exprimeront clairement ce qu’ils souhaitent et qui nous soutiendront dans le temps s’ils souhaitent qu’on les aide. S’ils souhaitent qu’on ne les aide pas, qu’ils le disent.

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