Ils publient des vidéos sur les réseaux sociaux, organisent des manifestations, mènent des actions coup de poing pour faire le buzz. Delphine Lecoutre, politologue africaniste et chercheure, consacre deux articles aux militants de la diaspora d’opposition du Gabon en France :  l’un publié sur le site de l’IFRI, l’Institut français des relations internationales, l’autre dans le bulletin FrancoPaix de l’Université de Québec au Canada. Une diaspora qui s’est imposée comme un acteur de la crise post-électorale depuis 2016. S’ils  font preuve de beaucoup d’imagination et d’humour, leurs discours sont souvent très radicaux.

RFI : Pourquoi selon vous, la diaspora d’opposition est-elle toujours aussi active, alors qu’au Gabon l’opposition semble plutôt atone ?

Delphine Lecoutre : Si la diaspora gabonaise d’opposition reste active en France –ils ont un slogan « On ne lâche rien »–, c’est d’abord parce qu’elle profite d’un espace de liberté politique et civique qui n’existe pas au Gabon. Là-bas, l’espace politique et civique est extrêmement restreint et contraint.

Quels sont les modes d’action de cette diaspora ?

D’abord, ils organisent des sit-in et des marches de la place du Trocadéro jusqu’à l’Ambassade du Gabon à Paris. Elles avaient lieu initialement toutes les semaines. Elles étaient hebdomadaires, désormais elles sont mensuelles. Ces sit-in et ces marches sont aussi organisés en province. Ensuite, il y a des actions d’éclat qui sont menées par des petits groupes de ntchameurs. Ntchameur, c’est dérivé du mot en Ntsam, en langue fang, qui signifie désordre, bagarre, révolte. Donc ces ntchameurs mènent pacifiquement de véritables actions coup de poing. Elles prennent la forme de véhémentes interpellations de représentants de l’État gabonais qui sont signalés lors de leur passage en France. Ces ntchameurs occupent également des lieux symboliques du pouvoir gabonais sur le territoire français. Ils ont même, à plusieurs reprises, piétiné le portrait du président Ali Bongo à l’intérieur de l’ambassade. Ils ont aussi envahi le célèbre hôtel particulier Pozzo di Borgo, qui avait été acquis par l’État gabonais en 2010. Ce qu’ils veulent, ces ntchameurs, c’est opposer une violence symbolique, ici en France, aux violences physiques et psychologiques et violations des droits humains, qui sont exercées par le régime d’Ali Bongo en territoire gabonais.

Vous parlez de « contestation hybride innovante ». Qu’entendez-vous par là ?

En fait ce sont des modes de contestation inspirés à la fois par les pratiques culturelles gabonaises, par les méthodes de protestation et de persuasion publique non violentes, et par les techniques modernes de communication, telles que les réseaux sociaux. À titre d’exemple, les sketcheurs Kongosseurs –le kongosseur, c’est un dérivatif du mot d’origine camerounaise, qui signifie rumeurs commérages, ragots, et c’est très utilisé dans la culture gabonaise–, et ces sketcheurs kongosseurs utilisent donc le kongossa pour parodier de manière humoristique et satyrique, les agissements du régime gabonais. Ils les tournent en dérision pour mieux les dénoncer. Ils se filment et ensuite ils diffusent leurs réalisations sur les réseaux sociaux.

Ils font preuve de beaucoup d’imagination, beaucoup d’humour, mais leurs discours sont souvent très radicaux…

Oui, tout à fait. Ils appellent régulièrement à l’insurrection populaire au Gabon. Ils adoptent des propos diffamatoires en s’en prenant directement aux gens du régime, n’hésitant pas à parler de leur vie personnelle. Ils n’hésitent pas non plus à multiplier la diffusion de fake news, ce qui porte atteinte d’ailleurs à leur crédibilité. Ils vont même jusqu’à dire qu’Ali Bongo est mort, et à chaque fois qu’ils le voient à la télévision, ils disent que ce n’est pas lui, que c’est un sosie. D’autres, sont persuadés qu’il est bel et bien vivant, mais ils posent tout de même la question de la vacance du pouvoir et interrogent sur qui dirige réellement le Gabon, aujourd’hui. Tout cela tourne pour non-stop, en boucle, sur les réseaux sociaux.

Mais n’est-on pas plutôt dans une bulle médiatiqu ? Quel est l’impact au Gabon de toutes ces actions ?

Oui, c’est vrai que l’on se trouve dans une véritable bulle médiatique. La diaspora et très volubile. Elle a envahi l’espace des réseaux sociaux et des médias, en attaquant le régime, d’ailleurs, qu’elle gêne énormément en termes de communication. Et ces réseaux sociaux sont regardés très activement au quotidien par les Gabonais, qui se détournent des chaînes de télévision nationale, qu’ils considèrent comme biaisée en termes d’information. Donc toutes ces vidéos qui sont balancées, les lives qu’ils diffusent au quotidien sur les réaux sociaux, cela apporte beaucoup de dynamisme à cette contestation politique et cela auto-entretient la flamme de l’alternance démocratique, cela montre leur détermination. Cela maintient une grande pression sur le régime et c’est vrai que tout cela finalement a un impact. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas eux qui mènent la lutte au quotidien. Eux, ils sont à l’abri derrière leurs ordinateurs et ils ne prennent absolument aucun risque. Ceux qui mènent la lutte, ce sont ceux qui sont au Gabon. Ce sont ces organisations de la société civile qui posent des actions au quotidien, même si celles-ci passent souvent en dehors des écrans radar de la communauté internationale.