Des centaines de morts et quelque 36.000 personnes réfugiées au Soudan voisin... Depuis le 4 novembre, la guerre entre l'armée fédérale éthiopienne et les forces dissidentes TPLF de la province du Tigré est un désastre humanitaire. Plusieurs pays de la région, comme l'Ouganda, offrent leur médiation, mais le gouvernement éthiopien ne veut pas en entendre parler. Pourquoi cette intransigeance ? Henok Teferra, ambassadeur de l'Éthiopie à Paris, répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Monsieur l’ambassadeur, en 2019, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a été couronné prix Nobel de la paix. Mais aujourd’hui, il fait la guerre. Il semble vouloir rejeter toute tentative de médiation. Est-ce que tout cela n’est pas paradoxal ?

Henok Teferra : Pas du tout. Effectivement, le 4 novembre, comme la junte du TPLF [Tigray People's Liberation Front] l’a confirmé elle-même publiquement, nos bases et nos garnisons militaires dans le nord du pays - le commandement du nord - ont été attaquées la nuit, alors que l’on ne s’y attendait pas et que nos militaires étaient pour certains dans leur sommeil. Ces militaires ont été sauvagement et lâchement assassinés. Là, une ligne rouge a été franchie.

Après ces meurtres, il est inenvisageable de parler de négociation, de médiation, quelles qu’elles soient. La junte du TPLF a essayé de faire dérailler le processus démocratique et il y a eu une réaction très rapide du gouvernement et des autorités de l’armée. Par conséquent, comme vous le voyez aujourd’hui, les forces de la junte du TPLF sont en train d’être défaites sur tous les fronts et les forces fédérales sont à une centaine de kilomètres de Mekele, où se trouve le commandement de la junte. Toujours est-il que cette opération de maintien de l’ordre vise à traduire en justice ceux qui ont perpétré les actes ignobles, qui ont été commis le 4 novembre, et justice sera rendue.

Le chef d’état-major de votre armée accuse le directeur général de l’OMS, le docteur Tedros Adhanom, qui est d’origine tigréenne, d’être un agent secret au service du TPLF et d’essayer d’approvisionner les Tigréens en armes. Est-ce que vous en savez plus ?

Je n’ai pas plus d’information, je l’ai entendu comme vous.

Est-ce que toute personnalité tigréenne, à Addis-Abeba ou ailleurs dans le monde, n’est pas en train de devenir suspecte à vos yeux ?

Pas du tout. C’est ce que veut la junte. C’est-à-dire opposer des communautés entre elles. Cette opération vise la direction de cette junte, qui essaie de créer le chaos dans le pays. Mais l’opération vise, aussi, à libérer nos concitoyens dans le Tigré, qui sont pris en tenaille par cette junte-là.

Vous dites que cela ne va pas durer. Mais on connaît quand même la valeur militaire des combattants tigréens. Ce sont eux qui ont fait tomber le régime Mengistu, il y a près de trente ans. Est-ce que vous ne craignez pas une forte résistance de leur part, notamment dans les montagnes du Tigré ?

Je ne crois pas. Ce n’est pas le même contexte. Nous sommes dans un contexte différent. Aujourd’hui, cette population et nos concitoyens dans le Tigré souffrent tout autant de l’emprise exercée par cette junte. Elle demande à être libérée de cette junte, elle demande à vivre en paix. Donc la comparaison qui est faite n’a pas lieu d’être.

Sur le plan humanitaire, près de 40 000 personnes ont déjà fui au Soudan. Parmi elles, il y a des réfugiés tigréens, qui lancent de graves accusations contre votre armée. Ils disent que, dans toute ville occupée par l’armée fédérale, toute personne suspecte de combattre pour le TPLF est exécutée sur le champ.

C’est faux. C’est de la propagande de la junte, encore une fois.

Mais là, ce sont des réfugiés…

Encore une fois, il faut faire très attention à ce que la junte essaie de propager à travers ces témoignages-là. Des témoignages vérifiables et vérifiés, y compris par Amnesty International, parlent de massacres commis par la junte du TPLF contre des gens d’autres communautés, et ça, c’est vérifié et vérifiable. Donc il faut faire très attention, par rapport aux pièges de la propagande du TPLF.

Que répondez-vous à ceux qui disent que ce sont les militaires jusqu’au-boutistes de l’état-major éthiopien, à Addis-Abeba, qui imposent cette ligne dure au gouvernement éthiopien ?

C’est faux. Notre armée a été attaquée lâchement. C’est elle qui a subi les attaques reconnues par la junte elle-même.

Mais est-ce que les militaires ne prennent pas le dessus en ce moment, face aux civils, au sein des autorités éthiopiennes ?

Pas du tout. C’est toujours le gouvernement qui dirige le pays. Nous sommes dans un pays démocratique, où les choses sont claires. Et justement, ce que fait l’armée, c’est de rétablir l’ordre constitutionnel.

Sur le plan sous-régional, les Tigréens accusent l’Érythrée de prêter main forte à votre armée fédérale, d’où des tirs de roquettes sur l’aéroport d’Asmara. Est-ce que vous confirmez ?

C’est faux. D’abord, c’est le TPLF, ce ne sont pas les Tigréens. Il faut corriger cet amalgame que j’entends dans les médias, y compris occidentaux. Non. Par contre, ce que cherche la junte du TPLF, c’est d’internationaliser cette opération, parce qu’elle est dans ses derniers retranchements. Et c’est quelque chose qui ne marchera pas. Je crois que le gouvernement de l’Érythrée a bien fait savoir - et publiquement -, qu’il ne répondrait pas aux provocations et aux attaques de la junte. Cette junte veut provoquer une guerre avec nos voisins, mais cela ne marchera pas.

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