« On ne peut pas confiner la pauvreté », lance Ibrahim Assane Mayaki en cette période de confinement anti-coronavirus. Depuis 2009, Ibrahim Assane Mayaki est le secrétaire exécutif du Nepad, l'Agence de développement de l'Union africaine. En ligne d'Afrique du Sud, l'ancien Premier ministre du Niger répond aux questions de RFI.

RFI : Ibrahim Assane Mayaki, ce plan d’urgence anti-coronavirus pour l’Afrique, n’est-il pas utopique ?

Ibrahim Assane Mayaki : Non, je pense que le premier point qu’il faut souligner, c’est que l’Afrique elle-même a pris les devants dans sa réponse au Covid-19. Je ne connais pas d’autre région au monde où il y a eu une stratégie commune. Vous savez que l’Union africaine a le CDC, qui est le Centre de prévention et de gestion des épidémies… Très vite, au mois de février, l’ensemble des ministres africains de la Santé ont été réunis à Addis-Abeba, ils ont défini une feuille de route, et nous-mêmes, en tant qu’Agence de développement de l’Union africaine, nous travaillons sur cette feuille de route dans un certain nombre de domaines. Alors, parler d’utopie, pour ce qui concerne les acteurs africains, ce n’est vraiment pas le mot qu’il faut utiliser. Il faut plutôt parler d’anticipation et de réaction à la crise. Et si vous permettez, au-delà de la question du moratoire, au-delà de la question de l’annulation de la dette, le problème de fond qui va se poser, c’est comment revoir nos politiques publiques de développement après cette crise. Aujourd’hui, nous faisons face à un incendie et nous avons besoin de mesures immédiates. Mais dans le fond, ce que cette crise nous fait comprendre, c’est que nos investissements dans le capital humain n’ont pas été assez élevés, assez intensifs, assez denses. Ce qui fait que nous nous retrouvons aujourd’hui dans un contexte de concurrence de crise. Je prends le cas du Sahel, par exemple. Vous avez une crise alimentaire qui est dérivée d’une crise sécuritaire, vous avez les acridiens, donc vous avez une concurrence de crises à laquelle vient se rajouter la crise du Covid. La manière dont nous avons construit nos États, la manière dont nos États interagissent avec le secteur privé, la société civile, avec les communautés locales, tous ces points-là devront être revus et il nous appartient de réviser nos modes de fonctionnement.

Dans un récent article, vous avez souligné l’urbanisation effrénée de l’Afrique. Concrètement, vous qui habitez en ce moment dans une grande ville comme Johannesburg, en Afrique du Sud, et qui êtes soumis au « lock-down », comme on dit sur place, est-ce que le confinement est possible dans ces immenses villes où les gens travaillent au jour le jour ?

Je suis tout à fait d’accord avec vous, les économies africaines ont un niveau d’informalité important. Il y a la nécessité, pour ceux qui travaillent dans l’informel, d’avoir des revenus journaliers. Et c’est pour cela que ce confinement, comme solution, doit être adapté à nos réalités économiques. Nous ne pouvons pas confiner comme le font les pays développés. Il y a un certain nombre de pays africains qui ont commencé, d’ailleurs, à avoir des solutions adaptées. Vous ne pouvez pas confiner la pauvreté. Alors, votre mode de confinement doit permettre à ce que les plus vulnérables dans les grandes villes aient accès à des produits essentiels. Je reviens sur ce concept de concurrence des crises, parce que nous faisons face à plusieurs crises en même temps.

Voilà plusieurs années que vous vous battez pour l’industrialisation de l’Afrique et cet appel est encore plus urgent, aujourd’hui, avec le coronavirus et le manque de respirateurs. Mais apparemment, vous n’êtes pas écouté, vous prêchez dans le désert…

Vous savez, il y a deux jours, j’ai organisé un webinar -ce sont des séminaires sur le web- avec 400 entreprises moyennes africaines, qui travaillent dans le domaine de la production de médicaments. Il est impressionnant de voir comment elles mettent l’accent sur l’innovation technologique et comment elles sont prêtes à produire localement. Et là, on revient encore au rôle de l’État. L’État doit encourager les entreprises moyennes africaines à produire. Etant entendu que, dans notre cas, le Nepad, nous avons travaillé énormément sur les systèmes de régulation d’enregistrement des médicaments et nous avons fait des progrès considérables. Je donne juste cet exemple pour montrer que le potentiel d’innovation technologique existe. Par ailleurs, vous voyez, que ce soit au Kenya ou en Tanzanie, que des usines et des entreprises de textile se reconvertissent dans la production de masques. Nous ne pouvons pas être dans une situation où nous importons 90% de nos produits pharmaceutiques de l’extérieur. Donc l’industrialisation est une nécessité absolue et ce sera une des conséquences sur laquelle seront jugés les leaders africains par rapport à la mise en œuvre de la zone de libre-échange continentale.