La libération de Sophie Pétronin et Soumaïla Cissé parachève une opération dont les dessous demeurent obscurs. Elle a été précédée par la libération, depuis le weekend des 3 et 4 octobre, par les nouvelles autorités maliennes, d'un nombre considérable de prisonniers - plus de 200 ans selon un organe d'information d'al-Qaïda - présentés par des responsables maliens comme des jihadistes. La libération des jihadistes comme monnaie d’échange à celle de ces otages retenus au Sahel a-t-elle été l’élément déterminant à la libération de Sophie Pétronin et Soumaïla Cissé ? La question est posé a été posée par Sylvie Berruet à Ibrahim Maïga, chercheur à l’ISS, l’Institut des études de sécurité.

RFI : Est-ce que libération des jihadistes comme monnaie d’échange à celle de ces otages retenus au Sahel a été l’élément déterminant à la libération de Sophie Pétronin et Soumaila Cissé ?

Ibrahim Maïga : Difficile à dire à ce stade. C’est un des éléments importants, bien entendu, parce que c’est une contrepartie qui est importante pour les groupes, parce que non seulement cela permet de libérer éventuellement des combattants, des combattants souvent aguerris, des lieutenants, mais aussi de créer une espèce d’engouement autour de leur mouvement dans la zone ou dans les zones dont sont originaires ces éléments-là. L’idée derrière, c’est de montrer que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le GSIM, n’oublie personne, n’oublie pas ses hommes et est en mesure aussi de libérer ses hommes quoi qu’il en coûte. Et même s’ils sont arrêtés par Barkhane [opération militaire des forces françaises au Sahel] ou par les autres armées nationales.

Vous parlez de ces hommes arrêtés par Barkhane ou par une force internationale, est-ce qu’on ne risque pas une polémique aujourd’hui après la remise dans la nature de ces dizaines de jihadistes arrêtés lors d’opérations militaires ?

La polémique n’est pas nouvelle. Elle se survient à chaque fois qu’une libération d’otage intervient, elle va continuer à enfler probablement parce que la situation sécuritaire sur le terrain se dégrade. Les gens continuent de subir l’insécurité, de vivre l’insécurité dans leur chair. Donc, il est inévitable que cette polémique revienne sur le devant de l’espace public. Et ce n’est pas la première fois qu’on a une polémique de ce genre. À chaque fois qu’une libération d’otage est effectuée en contrepartie de la libération de présumés jihadistes, on a cette même polémique.

Vous voulez parler du versement d’une rançon ?

Au-delà de la question du versement de la rançon, c’est surtout la symbolique derrière. Le fait que des gens qui soient arrêtés, parfois en grand nombre, soient libérés de façon opaque, évidemment quand on est dans une des localités affectées et qu’on entend cette information, il y a de quoi se poser des questions sur le bien-fondé. Mais encore une fois, je pense qu’au-delà du nombre et du chiffre –on parle de 200, on n’a pas de chiffre exact-, c’est surtout la qualité des individus : est-ce qu’ils étaient réellement des combattants parce qu’il faut le rappeler, on parle de 200 hommes retenus dans les geôles, dans les prisons maliennes et dans les prisons de la DGSE,  donc la sécurité d’État, mais on ne sait pas grand-chose sur ces individus-là. Est-ce qu’on avait des dossiers suffisamment solides sur eux pour les traduire devant la justice, pour les faire condamner ? Toutes ces questions méritent d’être posées.

C’est vrai que sur cette question du risque que représentent les présumés jihadistes qui ont été remis en liberté, on peut se poser la question de qui sont-ils vraiment. Il y a peut-être des personnes qui sont juste des porteurs d’essence, d’autres qui sont des cadres, des organisateurs. La question que je me pose et que je vous pose : est-ce que vous pensez que la France a été consultée au moment d’effectuer ces libérations? Évidemment, la plupart des personnes arrêtées l’ont été par la force Barkhane et ont été remises aux autorités maliennes qui sont souveraines. Est-ce que dans ce genre de deal, les Maliens ont pu consulter les Français, selon vous ?

C’est tout à fait possible. C’est tout à fait envisageable. Vous le disiez vous-même, une partie des gens qui ont été arrêtés dans ces attaques l’ont été par l’opération Barkhane, dans le cadre d’une patrouille d’une opération menée par Barkhane. Donc, il n’y a rien de choquant à ce que le Mali, qui est appuyé par l’opération Barkhane, discute au moins et échange sur l’identité des gens qui sont relâchés dans la nature, d’autant plus qu’un certain nombre de dossiers montés, présentés au procureur sont aussi préparés par les éléments de Barkhane. Donc, il n’y a rien de choquant en réalité à consulter l’opération française Barkhane qui intervient, encore une fois, à la demande du Mali, du gouvernement malien, pour combattre les groupes armés dits terroristes. Donc, il est presque normal quelque part que Barkhane soit associée et pour éviter effectivement le sentiment qu’on peut avoir ou qu’on peut donner à certains des partenaires. D’un côté, on affirme tambour battant lutter contre les groupes terroristes, et de l’autre on libère ceux qui sont arrêtés.