Notre invité est le politologue congolais Jean-Claude Mputu, porte-parole de la campagne de la société civile « Le Congo n’est pas à vendre ». Alors que le contrat controversé avec le consortium belge Semlex pour la production des passeports biométriques expire ce jeudi, cette plateforme s’inquiète de l’absence de transparence des autorités. La société civile est vent debout contre la corruption en RDC, dans ce dossier et aussi dans d’autres affaires qui sont sorties dans la presse et notamment suite aux enquêtes de RFI.

RFI : Au cœur des affaires de corruption et de blanchiment, il y a cette question des sociétés écrans. Vous demandez la mise en place d’un registre public des bénéficiaires. Qu’entendez-vous par là ?

Jean-Claude Mputu : Ce que nous entendons par là, c’est que toute entreprise, toute société qui vient faire des affaires avec le gouvernement congolais doit déclarer le nom de ses bénéficiaires. Parce que, comme le nom l’indique -une société écran-, on ne sait pas qui est derrière. Les gens se cachent derrière l’écran. Le registre permet justement de savoir qui se cache derrière une société et ainsi de pouvoir demander des comptes aux personnes qui, quand elles étaient cachées, pouvaient voler librement. Parce qu’elles seront connues dans un registre, leurs marges de manœuvre seront limitées. Surtout, en plus, s’ils sont des dirigeants politiques qui violent la loi, ils pourront être poursuivis dans ce contexte.

Mais n’est-ce pas trop compliqué à mettre en place ?

Ce n’est pas compliqué, puisque cela existe au sein de l’Union européenne, cela existe auprès de quelques pays d’Amérique latine. C’est une question de volonté politique, c’est une question de transparence.

Les affaires s’enchaînent en ce moment. L’une des dernières en date est l’affaire des passeports. Le passeport congolais est l’un des plus chers au monde. Le prestataire Semlex est belge et les ONG ont porté plainte en Belgique et au Congo. Pourquoi ?

Comme vous l’avez dit, les passeports congolais coûtent 185 dollars. Nous nous sommes aperçus que derrière Semlex, il y a plusieurs entités dont des sociétés écrans -encore une fois, les sociétés écrans- et ces sociétés écrans touchent, en gros, 72 dollars pour lesquels on ne voit aucun travail. Les enquêtes ont montré que derrière ces sociétés écrans, on trouve des proches, un membre de la famille du président Kabila et un autre de ses collaborateurs. C’est pourquoi, compte tenu de cela, nous exigeons, nous demandons à la justice de faire toute la lumière sur ces préoccupations, pour montrer s’il y a corruption, s’il y a rétrocommission, et pouvoir rendre des comptes au peuple congolais.

Pourquoi estimez-vous que la position du gouvernement congolais vis-à-vis de la société Semlex n’est pas clair ?

Parce que jusqu’à présent le gouvernement congolais n’a pas rendu publique sa position sur le dossier passeport. On parle de négociations en cours, mais ces négociations ne veulent pas dire qu’il demande des comptes à Semlex. A l’heure d’aujourd’hui, personne ne sait dire ce qui s’est passé avec Semlex depuis cinq ans, qu’est-ce qui va se passer après la fin de ces contrats et quels ont été les moyens par lesquels les contrats ont été exécutés.

Et sur l’affaire Kamerhe, êtes-vous satisfait de la manière dont le procès se déroule ?

Satisfait… Pas totalement. C’est une première qu’un tel exercice de redevabilité soit fait devant la justice, mais quand on regarde un peu ce qui se passe, on voit encore que 68 millions sont sortis des caisses de l’Etat sans aucun soubassement légal. Et dans cette chaîne de décaissement, il y a plusieurs autorités, des ministres, le gouverneur de la Banque centrale et ainsi de suite… Toutes ces personnes sont venues au tribunal comme témoins, mais non comme impliquées, alors qu’ils ont dû signer. Ils ont violé la loi. La moindre des choses c’est qu’eux aussi, ils puissent rendre des comptes, parce que c’est l’argent du peuple et cela est inadmissible.

Il y a également ces polémiques autour de la construction de quatre nouveaux hôtels. Que soupçonnez-vous ?

Ce que nous soupçonnons dans cette affaire, c’est que les deux chaînes hôtelières Accor et Hilton ont signé des accords avec l’indien Jagtani Harish. Et là, nous avons découvert ces sociétés écrans basées aux Emirats arabes unis et aux îles Vierges britanniques, et que derrière ces sociétés, se trouveraient des hommes politiques congolais.

Mais les groupes concernés affirment avoir fait preuve d’une « diligence raisonnable ». Ils assurent qu’il n’y a pas de risques de blanchiment ou de corruption.

Nous conseillons vivement à Hilton et Accor de vérifier leur chaîne de diligence, parce que les informations en notre possession disent exactement le contraire. S’ils ne font pas attention, ils risqueront d’être impliqués dans un scandale de corruption et de violation des lois des marchés publics en République démocratique du Congo.

Le président Tshisekedi avait prévenu. Il ne voulait pas fouiner dans le passé. Et pourtant, aujourd’hui, c’est ce passé avec toutes ces affaires qui domine l’actualité.

Oui. Et cette situation, c’est le peuple qui en est la victime. Aujourd’hui, le Congo est obligé d’importer de la nourriture. Combien de millions ont été engloutis dans l’histoire de la ferme de Bukanga Lonzo ? Et le président ne veut pas fouiner dans le passé. Aujourd’hui, on manque de médicaments dans les hôpitaux. Combien de millions ont été détournés dans les ventes d’actifs de la Gécamines ? Aujourd’hui, on manque de routes. Combien de millions ont été engloutis dans la gestion des entreprises publiques ? Le président Tshisekedi doit agir en fouinant dans le passé pour mettre fin à la corruption, parce que la corruption continue. Donc refuser de fouiner dans le passé, c’est quelque part soutenir la corruption et les corrompus.