La tension est encore montée d’un cran ce mois-ci entre les belligérants étrangers, la Turquie d’un côté, l’Égypte et la Russie de l’autre. Le Parlement égyptien a récemment donné son feu vert à une intervention militaire en Libye. Quelques jours auparavant, Abdel Fattah al-Sissi avait déclaré que l’Égypte ne resterait pas « inerte » face à une « menace directe » sur sa sécurité nationale et celle de la Libye. Doit-on craindre alors une escalade et un conflit ouvert par grandes puissances interposées ? La ville stratégique de Syrte sera-t-elle le lieu d’une future grande bataille ? Quelle est la position des États-Unis dans ce conflit ? Pour répondre à ces questions, notre invité ce matin est le chercheur Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye à l’Institut Clingendael des Pays-Bas.

RFI : L’Égypte a récemment menacé d’intervenir en Libye, si les forces du GNA, le gouvernement d’union nationale soutenu par la Turquie, poursuivaient leur avancée vers l’est du pays. Après cette escalade verbale, doit-on craindre, selon vous, une escalade militaire ?

Jalel Harchaoui : Il y a une forme d’escalade militaire qui a déjà eu lieu et avait été mise en œuvre par des acteurs qui ne sont pas l’Égypte. L’Égypte est très inquiète. Je ne suis pas en train de dire que c’est un coup de bluff -le vote du Parlement-, mais il y a quand même une conscience au Caire, que ce n’est pas dans l’intérêt de l’Égypte d’entrer dans une guerre sans fin, en envoyant son armée de terre dans la ville de Syrte. Donc cela n’est pas réellement d’actualité. Et une des raisons pour laquelle elle peut se permettre de ne pas le faire, c’est parce qu’il y a eu un travail qui a été fait, surtout par les mercenaires russes qui ont un petit peu devancé le jeu, en installant des snipers, en installant des systèmes de défense anti-aérienne, sans aucun doute financés par les Émirats arabes unis. Et surtout, le fait d’avoir planté des centaines et des centaines de mines antipersonnel en violation, évidemment, de toutes les conventions humanitaires. Donc cela a transformé la ville de Syrte en une espère de piège extrêmement sanguinaire, si jamais les forces du gouvernement d’entente nationale décident de s’aventurer sur ce territoire.

Vous parlez de la ville de Syrte, on se souvient qu’en juin, le président égyptien avait fait de Syrte une ligne rouge, menaçant ouvertement d’intervenir, si les forces du GNA franchissaient cette ville ô combien stratégique.

Ce que l’on a vu dans la presse, c’est surtout le bruit rhétorique qui a été émis par le président Sissi et l’Égypte. La raison pour laquelle il pouvait comme ça annoncer une ligne rouge, c’est parce qu’il savait que d’autres acteurs que l’Égypte avaient déjà fait un certain montant de travail tout à fait efficace et concret. Maintenant, cela ne veut pas dire que l’Égypte n’ira pas du tout. Je pense que l’Égypte va intervenir sur le sol libyen, mais pas forcément pour se lancer dans la gueule du loup, mais surtout pour se concentrer sur la partie est de la Cyrénaïque, celle qui intéresse l’Égypte, parce qu’elle longe la frontière libyo-égyptienne, parce qu’il n’y a pas d’ennemis. Pour renforcer sa sécurité et aussi pour venir modeler la coalition d’Haftar, pour qu’elle soit prête à survivre à la disparition d’Haftar. Parce que Haftar est quelqu’un qui a été fortement décrédibilisé par l’écroulement, l’échec de son offensive à Tripoli. Les Égyptiens sont les premiers à vouloir s’en débarrasser, sauf qu’ils savent que cela doit être fait de manière très transitionnelle, très graduelle. Être présents sur le territoire de l’est de la Cyrénaïque faciliterait ce travail de remodelage qu’ils sont en train de faire.

Est-ce que la prochaine grande bataille aura lieu dans cette ville de Syrte ? Vous semblez visiblement un petit peu en douter…

Non, je pense qu’il y a une forme de bataille, mais ce n’est pas le choc de titans qu’on pourrait soupçonner. Ce n’est pas un choc entre l’Égypte et la Turquie, ce n’est même pas un choc entre l’Égypte et le gouvernement d’entente nationale de Tripoli. C’est plus le choc entre le piège qui a été tendu par les Émiratis et les Russes, qui attendent des troupes relativement naïves, qui pourraient s’aventurer et tenter une offensive terrestre dans cette ville qui a été truffée de pièges, de bombes et de mines… Donc, cela ne va pas être une bataille facile, cela va être une bataille lente, qui va coûter la vie à des centaines et des centaines de personnes. Si elle a lieu.

À quel jeu jouaient les États-Unis dans ce conflit ? On les a dits proches du camp Haftar, mais ce mois-ci, Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan ont annoncé vouloir collaborer plus étroitement afin de promouvoir une stabilité durable en Libye. On a un petit peu du mal à suivre…

Vous avez raison d’avoir du mal à suivre, parce que les Américains n’ont pas une véritable politique libyenne. Il est clair que le gouvernement d’entente nationale par rapport auquel la France n’a jamais véritablement eu de sympathie, est une créature de l’administration Obama. Quand Trump est arrivé, en janvier 2017, il a finalement, par inertie, continué à soutenir plus ou moins le gouvernement d’entente nationale. Fin 2018 et début 2019, sous la pression et le lobbying des Émiratis, dans une moindre mesure les Égyptiens, mais surtout les Émiratis, l’ont convaincu que la solution Haftar plus musclée, plus virile -plus violente, mais soi-disant plus efficace-, allait marcher. Le président Trump, on sait tous que c’est un retourneur de veste, c’est quelqu’un de très transactionnel, qui a toujours pas mal aimé un autre président populiste qui s’appelle Erdogan et il lui a donné une chance. Donc, cette idée que les Turcs seraient partis à l’aventure de manière aussi massive en Libye, sans consentement des États-Unis, est une idée absurde, évidemment. La bénédiction américaine est absolument cruciale pour comprendre l’audace et l’affirmation turque qui a tant choqué la France cette année. Aujourd’hui, il y a une tendance de la part de Américains de dire que finalement il y a suffisamment de Turquie en Libye, peut-être qu’il faudrait ajouter à la sauce mayonnaise un peu plus d’Égypte… C’est-à-dire qu’il y a une volonté d’essayer de trouver une espèce d’équilibre. Je dirais que les États-Unis sont moins pro-turcs aujourd’hui -fin juillet 2020-, qu’ils ne l’étaient en janvier, par exemple.