La liberté de la presse à l'épreuve de la pandémie de coronavirus. Mesurer l'impact de la crise sanitaire en cours sur le travail des journalistes : c'est l'objet du baromètre lancé il y a deux mois par l'organisation RSF, Reporters sans frontières. Pour Arnaud Froger, directeur du bureau Afrique de RSF, invité Afrique de RFI ce dimanche matin, le premier bilan est inquiétant. L'épidémie est, selon lui, un accélérateur de la répression contre les journalistes.

Rfi : Arnaud Froger, est-ce que vous diriez que la crise du coronavirus est un coup dur porté à la liberté de la presse en Afrique subsaharienne ?

Arnaud Froger : Oui, c’est un coup très dur pour la presse en Afrique subsaharienne. J’en veux pour preuve le nombre d’exactions en recrudescence très important et que l’on a observé au cours des deux derniers mois. Trois fois plus d’agressions de journalistes par rapport à la même période en 2019. Trois fois plus d’arrestations arbitraires de journalistes. Donc on peut dire en cela que la crise pandémique actuelle accélère la répression contre les journalistes et les médias en Afrique subsaharienne. C’est tout à fait inquiétant et tout à fait dramatique, dans le sens où les journalistes, des alliés pour lutter contre cette crise, il y a une tendance à vouloir en faire des ennemis et à s’en prendre à eux, ce qui est absolument contreproductif et dangereux, ne serait-ce que pour non seulement leur droit à l’information, mais le droit, aussi, à la santé des citoyens dans les différents pays africains.

Concrètement, dans quel contexte ont lieu ces agressions et ces arrestations ?

Très souvent, les journalistes sont arrêtés lorsqu’ils cherchent à couvrir l’épidémie dans la rue en allant faire, par exemple, des micros-trottoirs ou en allant couvrir des opérations de police qui visent à faire respecter, justement, les mesures de confinement. Les policiers, souvent, refusent d’être filmés, parce que parfois ils utilisent la force. Il peut aussi y avoir des restrictions d’accès à l’information publique. Souvent, les journalistes les plus critiques n’ont plus accès aux points presse tenus par les autorités.

Le Nigeria ou au Liberia, par exemple, ce sont deux pays où un panel assez restreint de journalistes et de médias ont été sélectionnés pour couvrir les points de presse officiels et dont ont été exclus la plupart des médias critiques ou d’investigation. Il n’y a parfois plus de point de presse du tout. Par exemple, en Tanzanie, on est sur un blackout total de l’information. Il est difficile de rapporter dans ces conditions ce qui se passe.

Et comment est-ce qu’à Reporters sans frontière vous analysez, vous expliquez cette recrudescence ?

Je dirais qu’il y a d’abord une vraie tentative d’hyper-contrôle, voire de censure de l’information. On cherche à tout prix à faire croire que seule l’information institutionnelle serait l’information fiable. Donc toute personne, tout journaliste qui tenterait d’aller au-delà de ce que peuvent dire les autorités, ou de contester parfois la gestion ou les chiffres que peuvent avancer les autorités, s’exposerait à des formes de représailles. Cela, c’est un premier phénomène qui est assez inquiétant. Et je dirais qu’il y a des pays, aussi, où l’information était déjà très difficile à obtenir, parce que la liberté de la presse n’y est pas solidement garantie et donc cela accélère aussi des tendances de censure répressives qui sont déjà à l’œuvre.

On peut citer un exemple assez récent en Guinée équatoriale. Toute une émission a été suspendue et ses journalistes congédiés. Sept journalistes se retrouvent aujourd’hui sans emploi en Guinée équatoriale pour le simple fait d’avoir couvert et rapporté la façon dont les militaires faisaient respecter, parfois avec beaucoup de violence, les mesures de confinement qui sont imposées.

Est-ce que tous les pays d’Afrique subsaharienne sont touchés de la même manière ou bien est-ce que cela ne concerne que certains pays bien particuliers ?

On a relevé des exactions dans un peu plus d’une vingtaine de pays, aujourd’hui. Je dirais que le constat est largement répandu sur tout le continent. Il y a des pays où ce n’est pas trop une surprise, parce que ce sont des pays qui malmenaient déjà la liberté de la presse. Il y a des pays où, au contraire, la liberté de la presse bénéficie de certaines garanties, mais où les journalistes ont quand même fait l’objet d’arrestations arbitraires ou d’agressions. C’est la Côte d’Ivoire, le Sénégal, par exemple. C’est cela qui est assez inquiétant.

Et puis il y a aussi des pays comme l’Afrique du Sud, qui ont pris des mesures d’exception. L’Afrique du Sud fait aussi partie des pays qui protègent le plus la liberté de la presse, mais qui pour autant a pris toute une série de mesures assez draconiennes afin de lutter notamment contre la désinformation en ligne. Ce sont des textes d’exception qui sont tout à fait liberticides, tout à fait répressifs et qui pourraient être instrumentalisés pour réduire au silence les gens.

Craignez-vous également des conséquences économiques sur un secteur, celui de la presse que l’on sait déjà particulièrement fragile ?

C’est peut-être l’une des conséquences les plus dramatiques que l’on va observer dans les semaines ou mois qui viennent. C’est effectivement le fait que le virus risque de tuer une partie de la presse africaine. Cela se double d’un manque de soutien institutionnel. Il y a très peu d’aides à la presse qui ont été débloquées. Cela se traduit aussi par des baisses de salaire dans beaucoup de rédactions. On peut prendre le cas du Zimbabwe, où la plupart des médias ont réduit les salaires des journalistes de 50 %. Tout cela risque de fragiliser encore un peu plus la presse et surtout de la rendre encore plus vulnérable aux influences politiques et économiques d’un paysage médiatique où la presse est souvent sous l’influence de ses promoteurs.