Alors que le Soudan a été ces derniers jours le théâtre de manifestations massives, entretien avec Marc Lavergne, chercheur au CNRS.

Au Soudan, des centaines de milliers de personnes ont défilé jeudi 21 octobre dans plusieurs villes du pays, en soutien au gouvernement civil du Premier ministre Abdalla Hamdok. De leur côté, des milliers de partisans du pouvoir militaire observent un sit-in depuis plus d’une semaine devant le palais présidentiel.

RFI : Il y a quelques jours, on a vu des centaines de milliers de Soudanais défiler dans les rues en soutien au gouvernement d’Abdallah Hamdok. Pourquoi cela ?  Le gouvernement est-il menacé ?

Marc Lavergne : Oui. Le gouvernement est menacé de différentes manières. D’abord, cette transition démocratique qui dure depuis plus de deux ans n’a pas apporté tout ce qui en était attendu par la population, en matière en particulier de ressources et de bien-être. D’un autre côté, la transition est menacée par des forces externes, d’après ces manifestants, par les militaires qui sont partie prenante de la transition, mais aussi par des différences internes.

Par des militaires… Quels sont les signes de cette menace ?

Il y a eu un coup d’État qui a été mené le 21 septembre dernier par des groupes qui ne sont pas encore identifiés, mais en tout cas issus de l’armée. Puis, il y a le fait que les militaires eux-mêmes, ou en tout cas leur chef, le président du Conseil de souveraineté, qui a déclaré qu’il n’était pas satisfait du gouvernement des civils qui n’avait pas apporté les résultats qu’on en attendait, c’est-à-dire en particulier une restauration de l’économie du pays.

En effet, les civils accusent les militaires de vouloir saboter cette transition. Pourquoi ?

Je pense que les militaires n’ont jamais été vraiment sincères dans cette transition démocratique. Ils sont issus de l’ancien régime. C’étaient tous des gens qui ont servi sous le général Omar el-Béchir. Ça, c’est une chose. Et puis l’autre chose, c’est qu’ils sont soutenus par des pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et puis l’Égypte du maréchal [Abdel Fattah] al-Sissi qui ne sont pas des démocraties et qui ne souhaitent pas voir un pouvoir démocratique s’installer au Soudan.

Donc, les militaires ne veulent pas un partage du pouvoir avec les civils…

Non. Les militaires sont obligés de partager le pouvoir parce que la priorité est de restaurer la crédibilité du Soudan dans les instances financières internationales. Il y a une dette de 60 milliards de dollars qui fait que le Soudan n’était pas éligible à des crédits internationaux, d’autant plus qu’il était sous sanctions des États-Unis pour cause de soutien au terrorisme. Donc, cette hypothèque a été levée récemment, mais les militaires pensent que la situation matérielle des Soudanais ne s’améliore pas, et surtout la leur puisque les militaires ont bénéficié, durant 30 ans de régime du maréchal el-Béchir, d’avantages financiers considérables puisqu’ils consomment à eux seuls plus de 80 % du budget de l’État.

Ce partage de pouvoir entre militaires et civils a été négocié, il y a deux ans, après la chute d’Omar el-Béchir. Combien de temps cette transition doit-elle durer ?

La transition devait durer exactement 39 mois avec une alternance, au milieu, d’un pouvoir tenu par un civil, à la suite d’une première phase où cela aurait été un militaire, le général [Abdel Fattah] al-Burhan qui était et qui est toujours le chef de l’État.

À l’intérieur de la transition, si je puis dire, c’est-à-dire le basculement d’un pouvoir militaire à un pouvoir civil ne s’est pas effectué sous le prétexte d’accords qui ont été signés, entretemps, avec des groupes rebelles des périphéries du pays. Donc, on est dans une situation d’expectative puisque personne ne sait plus quand des élections parlementaires, par exemple, auront lieu et quand on aboutira à l’issue de cette transition démocratique.

Alors, c’est ce que demande aujourd’hui une partie des Soudanais, qu’un civil succède au général Abdel Fattah al-Burhan à la tête du Conseil souverain comme prévu par les accords signés il y a deux ans….

Les civils ne sont pas unis puisqu’il y a des civils aujourd’hui qui souhaitent un retour d’un gouvernement militaire parce qu’ils s’aperçoivent que leur sort ne s’est pas amélioré et qu’il y a vraiment un effondrement de la monnaie, avec une inflation de près de 400 % par an. La monnaie est un peu stabilisée maintenant, mais elle a été fortement dévaluée.

Et puis, il y a des pénuries : pénurie d’essence, d’électricité, des difficultés matérielles de toute sorte. Il y a une situation catastrophique, on peut dire, pour la population soudanaise qui continue malgré tout à soutenir le gouvernement civil parce qu’elle ne veut pas d’un retour en arrière, à ce cauchemar de trente ans de régime islamiste et militaire, avec des guerres à toutes les frontières du pays et une répression à l’intérieur.

Donc, les gens sont extrêmement partagés. Ils espèrent que le gouvernement civil va réussir finalement à attirer les capitaux étrangers, à redresser la balance économique, mais d’un autre côté, ils ne voient pas les choses aller suffisamment vite.

Tout de même, ces rassemblements qu’on a pu voir, ces derniers jours, ont mobilisé des centaines de milliers de personnes. Est-ce que le Premier ministre, Abdallah Hamdok, n’a quand même pas marqué un point dans son bras de fer contre l’armée ?

Oui, il a marqué un point. Il n’y a pas de doute, car il prenait un risque. Si les gens n’étaient pas descendus dans la rue, eh bien ces civils qui sont au gouvernement n’auraient pas eu de légitimité populaire ni de soutien de l’armée. Ils ne comptent actuellement principalement que sur le soutien de puissances extérieures, c’est-à-dire de pays comme la France. Le président [Emmanuel] Macron a été très en avant dans la défense de ce changement démocratique, mais les États-Unis aussi et puis, derrière eux, les pays du Golfe qui ont apporté un soutien financier. Mais, c’est quelque chose d’extrêmement fragile. Donc, je pense que, si le Premier ministre a marqué un point et a réussi à obtenir un sursis, les militaires n’en démordent pas pour autant.