« Pour le musulman, le ramadan de cette année est une expérience singulière », dit le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, en raison de la épidémie de coronavirus. Professeur de philosophie française et des questions philosophiques en Afrique, Souleymane Bachir Diagne a publié plusieurs ouvrages sur l'islam. En ligne de New York, où il enseigne à l'université Columbia, il répond à nos questions.

RFI : À l’heure actuelle, l’Afrique est moins impactée que d’autres continents et de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que le confinement ne marche pas pour beaucoup de gens qui travaillent au jour le jour pour gagner leur vie. « Il faut trouver une autre solution. Notamment, il faut tester pour isoler », dit-il.

Souleymane Bachir Diagne : Oui, déjà le confinement est très difficile à réaliser physiquement. J’étais, il y a encore quelques semaines, au Sénégal. Je suis allé dans ma ville natale de Saint-Louis et je me suis dit qu’il est impossible de penser à un confinement dans les quartiers les plus densément peuplés du Sénégal. Alors du coup, il y a peut-être la tentation de dire : mais au fond, allons-y et mettons-nous aux tests. Déjà, il y a des difficultés logistiques. Il faudrait pouvoir tester très largement, est-ce qu’il y a les capacités pour cela ? Mais il ne faut pas baisser la garde. C’est vrai que jusqu’ici l’Afrique semble avoir été relativement peu touchée, mais on ne peut pas encore dire que le continent a véritablement échappé à la pandémie, parce que, tant que le feu couve sous la forme des cas communautaires qui se révèlent quotidiennement, maintenant, l’incendie reste toujours possible.

Vous, qui êtes un penseur de l’islam, est-ce qu’en cette période de ramadan, l’islam apporte un enseignement particulier pour surmonter cette pandémie ?

Effectivement, en cette période de ramadan, les musulmans avaient l’habitude d’avoir une vie sociale encore plus intense. C’est véritablement un mois où on se rend visite, où on prie ensemble le soir… De vivre le ramadan dans le confinement et dans l’isolement est une expérience singulière. Mais d’un autre côté, cela ramène le musulman face à la signification profonde de sa religion et de ce mois en particulier, qui est un mois également de méditation. Au fond, il est toujours possible de vivre cet islam de manière encore plus intense, si je peux dire, parce qu’on transforme ce mois en un mois de méditation et de retour sur soi.

Et pourquoi aimez-vous citer cette phrase de Mahomet « Si la peste se déclare dans une contrée, n’y allez pas, et si vous vous y trouvez déjà, n’en sortez pas » ?

Parce qu’au moment où je travaillais sur cette phrase-là, évidemment, il s’agissait de rappeler que la religion musulmane n’est pas, contrairement au stéréotype, une religion du fatalisme et de l’irrationnel. C’est une phrase tout à fait rationnelle. Un épidémiologiste ne dirait pas mieux que cela. Deuxièmement, cela s’impose aujourd’hui. Nous sommes dans une situation analogue à une épidémie de peste et les décisions que nous devons prendre, ces décisions-là, ce sont les États laïques qui les prennent. Mais il s’agit de montrer que ces décisions prises par les États reflètent parfaitement la sagesse comprise dans cet énoncé religieux. Il s’agit de montrer, par exemple, que, quand les États africains sont obligés de dire à leur population dans la diaspora « Restez où vous êtes », et surtout, une chose qui est tout à fait pénible pour ces populations-là : « Vous ne pouvez pas ramener vos morts, vous ne pouvez pas les ramener et les enterrer », ce n’est pas simple à comprendre, mais voilà une phrase prophétique qui éclaire les décisions difficiles que cette pandémie, malheureusement, nous impose.

À la sortie de cette épidémie, vous espérez plus de citoyenneté mondiale, dites-vous. Mais l’heure ne risque-t-elle pas d’être plutôt au repli nationaliste et au cynisme ?

Oui, mais malheureusement, c’est ce qui a été le premier mouvement. D’ailleurs on l’a vu dans l’état de panique, par exemple en Europe. Les frontières internes de l’Europe se sont ré-hérissées très rapidement. Mais je crois qu’à la réflexion, le second mouvement sera de comprendre la nécessité d’une véritable solidarité et d’une véritable citoyenneté mondiale. On se rendra compte de la signification d’une mondialité humaine. Quelqu’un attrape un virus à l’autre bout de la terre et le lendemain ce virus est partout présent. La crise économique qui arrive va imposer un certain nombre de gestes, d’attitudes, qui vont traduire cette solidarité. Étant Africain, je pense en particulier à une annulation de la dette. Parce que ce ne sera pas simplement un geste de générosité, ce sera également un geste tout à fait intelligent. Cela va consister à dire que le monde a besoin d’une Afrique qui peut consacrer les ressources quelle consacrait au service de la dette à un équipement sanitaire dont on a vu qu’il faisait cruellement défaut.

C’est vrai qu’en Europe de grandes voix s’élèvent pour l’annulation de la dette africaine. Mais pour l’instant, les Chinois, qui sont les principaux créanciers de l’Afrique, n’ont accepté qu’un moratoire d’un an…

Oui, il faut espérer que le moratoire soit un moratoire du temps de la réflexion. Parce que, si aujourd’hui la Chine veut, par exemple, jouer le rôle que visiblement elle veut jouer dans une gouvernance mondiale, il faut que ce qui est présenté comme une aide chinoise pour un avenir partagé –je cite la doctrine officielle de la Chine dans cette pandémie– ne soit pas simplement un slogan. Une « aide chinoise pour un avenir partagé », cela va être également de s’engager, comme le président Macron l’a fait, en soutenant l’idée d’une annulation de la dette dans cette voie-là.