Qui est réellement responsable de l’attaque meurtrière contre les forces tchadiennes basées à Boma, sur les rives du lac Tchad ? Trois jours après ce raid, les regards des spécialistes se tournent vers l’une des deux factions du groupe Boko Haram. Vincent Foucher, chercheur au CNRS, est l’invité de RFI.

RFI : L’attaque meurtrière qui vient d’avoir lieu contre une position tchadienne à Boma, sur les bords du lac Tchad, est attribuée à Boko Haram. Mais ce qu’il faut rappeler, c’est que Boko Haram est actuellement divisée en deux groupes : d’un côté que qu’on appelle en anglais l’« Iswap » (Islamic state's West Africap), c’est-à-dire la province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, et de l’autre, le groupe d’Abubakar Shekau ?

Vincent Foucher : Oui. C’est exact. Le groupe s’est divisé en 2016. Shekau voyait son leadership très critiqué à la fois sur les résultats et sur les méthodes. Mais sur la partie nord du lac Tchad, il y a une faction, un sous-groupe, qui est favorable à Shekau.

Et qui est donc dirigé par Ibrahim Bakoura…

Oui, absolument. La force multinationale qui opère contre Boko Haram autour du lac a annoncé la mort d’Ibrahim Bakoura voici peu. A mon avis, il faut rester prudents. Nous n’avons pas vraiment confirmation de cette mort-là. Certaines sources semblent dire qu’il n’est pas mort. Peut-être d’ailleurs que l’opération en l’occurrence est une manière pour lui de dire qu’il est bien vivant. En tout cas, effectivement, c’est un communiqué venant du groupe d’Abubakar Shekau qui revendique l’attaque a priori qui tourne sur Telegram, donc a priori plutôt ce sous-groupe dirigé par Ibrahim Bakoura.

Si effectivement, la piste Bakoura se confirme, cela amènera donc à changer ce qu’on savait de ce groupe puisqu’on n’imaginait pas qu’il avait de telles capacités logistiques ?

Oui. Apparemment, l’attaque s’est faite par des bateaux armés. On sait qu’Iswap [l’État islamique en Afrique de l’Ouest] en avait. On n’avait pas vraiment vu ça dans les opérations précédentes de Bakoura. Donc, c’est vrai que cela pose question.

Est-ce que du coup, il faut parler d’un renforcement de la capacité militaire du groupe de Bakoura ?

C’est vrai que c’est une attaque d’importance pour le groupe de Bakoura. Il est possible qu’il ait bénéficié de défections en provenance d’Iswap qui a connu des tensions fortes en janvier-février.

Est-ce qu’on fait face à un groupe de combattants avec des motivations très locales ou est-ce que ce groupe de Bakoura bénéficie de connexions avec des réseaux internationaux ?

Le groupe de Shekau dans son ensemble est un groupe qui a rompu avec l’État islamique, entre autres parce qu’ils étaient un peu rétifs à l’idée de se faire commander d’un peu trop près ou influencer par l’État islamique, ça laisse penser qu’on est face à un groupe qui a une dimension peut-être d’abord locale.  Maintenant, il est bien évident que c’est un groupe qui est travaillé par l’idée d’un jihad global, par l’idée qu’ils combattent au fond le même ennemi que ceux qu’ils pensent être les autres bons musulmans. On sait par ailleurs qu’il y a quand même quelques Ouest-Africains. On sait qu’il y a des Sénégalais auprès d’Abubakar Shekau, il y en aurait encore quelques-uns. Donc, cette aspiration au jihad global n’est pas absente. Par contre, ce qu’il y a assez peu du côté de Shekau, c’est des liens effectifs avec les deux grandes enseignes du jihad global : al-Qaïda et l’État islamique. Même si ce qui est très frappant, c’est que Shekau jusqu’à présent n’a jamais vraiment désavoué l’État islamique et continue à jouer un peu des codes et à se placer, par exemple dans sa communication dans leur sphère.

Donc a priori, pas de renforts logistiques ou pas de renforts en combattants venant du jihad global ?

Non. Et ça n’est pas non plus le cas pour l’autre faction de Boko Haram, pour l’Iswap, qui a bénéficié et bénéficie il semble encore de conseils, y compris de conseillers qui peuvent venir pour des séjours, mais on ne parle pas vraiment de soutiens de combattants.

Cela fait une dizaine d’années que la lutte contre Boko Haram a démarré dans la région. Pourquoi est-ce que les États du bassin du lac Tchad n’arrivent pas à contrer cette mouvance jihadiste ?

Je crois qu’ils paient au fond doublement des problèmes de gouvernance et d’efficacité de l’État un peu chroniques. Notamment le cas du Nigeria, on a un outil militaire très dégradé, très mal gouverné avec une armée démoralisée, mal organisée. Et puis un État qui est mal placé au fond pour contrôler les zones rurales, qui ne s’en donne pas les moyens, qui n’y parvient pas. Il n’a pas réussi à gagner en ancrage dans les zones rurales. Donc, face à cela, on a des organisations jihadistes, avec des variantes qui arrivent à s’implanter dans les zones rurales. Avec des variantes parce que, d’un côté, on a le mouvement Shekau qui est un mouvement très prédateur, qui fonctionne au fond un peu sur le modèle de l’Armée de la résistance du seigneur en Ouganda : on capture des jeunes gens et on les enrôle de force, on pille, on vole de quoi se nourrir et de quoi opérer ; puis, de l’autre côté, l’Iswap qui essaie d’avoir un modèle plus subtil, en essayant de ménager les relations avec les civils, de fournir des services, de fournir un peu d’ordre, et puis de taxer une économie et d’utiliser cette économie pour acheter, vendre, se ravitailler. Des modèles différents, mais au fond, dans les deux cas, un ancrage rural, une capacité à tenir dans les campagnes qui leur permet de subsister.