En Libye, « il n'y aura peut-être pas de bataille de Syrte », déclare Smaïl Chergui, le commissaire Paix et sécurité de l'Union africaine (UA). Depuis leur contre-attaque victorieuse du mois dernier, les troupes du gouvernement de Tripoli campent aux portes de Syrte et préparent, avec l'aide de la Turquie, une grande offensive militaire contre les forces du maréchal Haftar, qui tiennent toujours la ville. Pour Smaïl Chergui, un accord est encore possible, dans les prochains jours, pour éviter cette bataille. En ligne d'Addis Abeba, le commissaire Paix et Sécurité de l'UA répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Comment réagissez-vous à la contre-offensive victorieuse du camp du Premier ministre Fayez el-Sarraj en Libye ?

Smaïl Chergui : Moi, je pense que c’est le fait que nous n’avons pas été écoutés dès le début quand nous avons dit que le choix de la solution militaire ne mènerait pas à une solution durable. Donc, c’est vraiment dommage qu’on ait perdu tous ces mois-ci.

Donc, il y a un an, en avril 2019, le maréchal Haftar a eu tort de lancer cette offensive contre Tripoli ?

On voit aujourd’hui que, finalement, cela n’a fait que rendre la situation beaucoup plus complexe. L’arrivée de mercenaires en grand nombre, l’arrivée d’armements en tonnes et en tonnes, et avec leurs conséquences au niveau du terrain libyen, mais aussi au niveau du Sahel.

Donc, aujourd’hui, l’heure est à la contre-attaque et le camp Sarraj espère s’emparer de Syrte et des champs pétroliers au sud du golfe de Syrte…

Il me semble qu’il y a actuellement des efforts pour qu’on n’arrive pas justement à un autre bain de sang à Syrte même. Déjà, il y a quelques jours, il a fallu vraiment une intervention vigoureuse des Nations unies et d’autres parties pour libérer un certain nombre de civils qui étaient bloqués dans la région. Donc, les efforts en cours et les échanges entre les capitales des principaux acteurs actuellement sur le terrain me font espérer que l’on puisse trouver une solution pacifique autour de la ville de Syrte.

Des négociations sous l’égide des Nation unies ?

Vous avez pu entendre les déclarations dans les grandes capitales, que ce soit Moscou, que ce soit Washington, que ce soit la Turquie ou ailleurs, il y a certainement des échanges actuellement qui font que peut-être la solution apaisée et privilégiée est qu’on puisse tous pousser les Libyens vers le dialogue et à la négociation.

Les échanges actuels entre les acteurs, ce sont des échanges directs et très secrets entre Russes, Turcs et Libyens, ou bien ce sont des échanges sous l’égide des Nations unies et de vous-même, l’Union africaine ?

Je pense que ce sont des échanges qui sont directs. Nous en sommes informés plus tard, mais pour nous, c’est positif. Donc j’espère que, dans les prochains jours, nous pourrons avoir de bonnes nouvelles.

Mais pour éviter la bataille de Syrte, il faudra faire des concessions, surtout du côté de l’Est et du maréchal Haftar, non ?

Je crois que c’est des deux côtés. Je crois qu’il y a des demandes précises de la part du gouvernement de Tripoli. Maintenant, les demandes sont beaucoup plus élevées que par le passé, c’est normal de la part de quelqu’un qui a réussi des avancées victorieuses sur le terrain. Mais il faut évidemment que les deux parties soient en position d’accepter des solutions médianes. Et surtout, une fois que nous aurons les parties autour de la table des négociations et que nous pourrons contribuer tous à trouver cette solution durable, inclusive, vous verrez que la question de telle ou telle ville -on parle de Syrte, on parle d’Al-Jofra, on parle d’autres villes-, deviendra secondaire.

Vous voulez dire que les négociations actuelles vont au-delà d’un partage d’influence. Il pourrait y avoir un véritable accord politique qui réunifierait les deux camps ?

Je l’espère.

Oui, mais la Turquie est en train de faire de gros investissements à l’ouest de la Libye. Elle souhaite même installer deux bases militaires, à al-Watiya et Misrata. Comment réagissez-vous ?

Je pense qu’il ne m’appartient pas de parler au nom des Libyens. Le gouvernement, qui est reconnu internationalement, a fait appel à la Turquie, comme d’autres puissances sont intervenues de l’autre côté. Donc, ce qui est important et c’est ça le sens de l’appel répété de l’Union africaine, c’est que cessent les interventions extérieures dans les affaires libyennes et qu’on puisse réellement permettre aux institutions légales de pouvoir gérer cette situation. Il me semble qu’il y a des efforts actuellement pour faire contribuer le Parlement d’Al-Bayda pour une solution immédiate aux problèmes. Donc, on voit qu’il y a encore des déplacements dans tous les pays de la région, aussi bien du Premier ministre [Fayez] el-Sarraj, que du président Aguila [Saleh] du Parlement d’Al-Bayda. Moi, je pense qu’il faudra que nous puissions consolider ce genre d’efforts qui pourraient peut-être nous permettre d’avoir une solution durable.

Donc, vous êtes aussi préoccupés par l’intervention russe au côté du maréchal Haftar que par l’intervention turque au côté du Premier ministre Sarraj ?

Dans ce conflit malheureusement, nous avons vu qu’aussi bien la France, la Russie, la Turquie, les Émirats arabes unis et d’autres pays étaient impliqués d’une manière ou d’une autre dans ce conflit.

Vous dites qu’une solution pourrait passer par Aguila Saleh, qui préside le Parlement d’Al-Bayda à l’est de la Libye. Voulez-vous dire que le maréchal Khalifa Haftar devrait peut-être se mettre à l’écart ?

Non. Je disais tout à l’heure que, désormais, c’est à l’approche politique de prévaloir sur toute approche militaire. Donc, il se trouve que le président Aguila Saleh a initié une initiative dans le cadre de cette chambre d’Al-Baiyda. Donc il faudra combiner cet effort politique pour remettre le dialogue et la concertation au centre de nos efforts à tous.