Elle est le visage de l’indépendance journalistique en Égypte, alors que tous les médias du pays sont mis au pas. Lina Attalah, la rédactrice en chef et cofondatrice du média en ligne Mada Masr, spécialisé dans les enquêtes et les longs reportages, va recevoir un prix récompensant son courage par l’ICFJ, une institution américaine et vient d’être classée parmi les 100 personnes les plus influentes au monde selon le magazine Time. Si elle reconnaît avoir peur dans son pays, elle n’est pas prête de s’arrêter. 

RFI : Lina Attalah, vous venez de rentrer dans le club très fermé des 100 personnes les plus influentes selon le magazine le Time. Ce lundi vous allez recevoir un prix, décerné par l’International Center for Journalists. Qu’est-ce que cela représente pour vous et pour Mada Masr?

Lina Attalah : Mada Masr a débuté en 2013 avec pour but de vouloir faire du journalisme indépendant et professionnel, bien que les conditions de ce travail soient de plus en plus difficiles. Ce qui fait partie d’un climat politique assez fermé en général. Et donc ce que nous essayons de faire avec ce média, c’est essayer de résister à ce climat complètement fermé, c’est de trouver des ouvertures.

Donc, ce prix et cette nomination sur la liste du Time représentent vraiment une reconnaissance qui nous fait du bien à nous, journalistes, qui travaillons dans des conditions assez difficiles je dirais en Égypte. Cette reconnaissance internationale nous donne l’impression que le monde se fait témoin du travail qu’on fait et ça nous donne le sentiment d'être soutenus par le monde entier.

Reporter sans frontières a qualifié l’Égypte de plus grande prison du monde pour les journalistes. Comment on explique cela, près de dix ans après la révolution de 2011?

Bien sûr ça laisse à désirer que nous avons tant de journalistes en prison aujourd’hui. Surtout après une révolution qui a tellement promis de liberté, d’ouverture politique, d’opportunités… Mais nous savons aussi que les révolutions ça ne finit pas toujours bien de toute façon. Et c’est une lutte qui continue et qui ne s’arrête pas dans quelques jours ou dans quelques mois. Nous pensons que ça vaut le coup de continuer cette lutte, surtout que nous sommes toujours en liberté.

Et Mada Masr est sous le viseur des autorités. Ces locaux dans lesquels nous sommes aujourd’hui ont été perquisitionnés l’an dernier. Vous-même, vous avez été arrêtée au mois de mai. Vous vous sentez en sursis?

Nous ne sommes pas une exception ; tout ce qui arrive à nos confrères, à nos collègues peut nous arriver aussi. On ne peut pas nier qu’il y a la peur, que nous vivons dans des conditions où les autorités nous font peur, parce qu’ils ont beaucoup de pouvoir, parce qu’ils peuvent faire tout… Mais on essaye de marginaliser ce sentiment pour essayer de continuer le travail, parce que ce n’est pas le genre de travail que l’on peut faire avec la peur. Oui, la réalité et dure et nous avons beaucoup de défis et de difficultés mais la réalité c'est que nous sommes en liberté, nous sommes intelligents, nous sommes patients. Et nous pensons que la patience est un outil politique très important dans des conditions dures. Donc avec tous ces outils-là, nous pouvons garder notre indépendance et continuer à travailler.

Il n’y a pas que l’Égypte. Dans d’autres pays du monde arabe, on peut penser au Maroc avec Omar Radi qui est sous le coup de nombreuses poursuites judiciaires, ou plus récemment à l'Algérie, où Khaled Drareni, le correspondant de TV5 Monde a été emprisonné pour avoir suivi le mouvement du Hirak : ça vous inquiète ces durcissements dans le monde arabe?

Bien sûr que cela m’inquiète et cela m’attriste que de si bons journalistes aient ce destin-là, ces soucis là… parce que je connais les deux journalistes que vous venez de mentionner. Omar est un ami depuis longtemps. Presque tous nos camarades dans le monde arabe qui font du bon journalisme, du vrai journalisme,  sont en prison. Donc ça m’inquiète aussi parce que l’on sait bien que les régimes arabes copient les uns les autres des pratiques pareilles. Donc il n’y a pas de raisons de se sentir en sécurité avec tout ce qui se passe pour nos confrères ailleurs.

Vous êtes aussi assez critique, en dénonçant les pays occidentaux de sacrifier la liberté d’expression au nom de la stabilité régionale.

Oui, je suis critique de cette position, qui est d’ailleurs une position assez traditionnelle et classique. Ce n’est rien de nouveau. Nous savons que la sécurité régionale, c’est toujours la priorité des relations bilatérales et internationales dans ce monde post-colonial dans lequel on vit. Donc ça devient une question de se positionner dans cette réalité. Donc bien que je sois critique, je sais aussi qu’il n’y a pas grand-chose à changer, que les relations internationales et bilatérales, surtout entre Nord et Sud sont toujours marqués par des intérêts de ce genre… des intérêts de realpolitik, donc ce ne sont pas vraiment des principes qui gèrent vraiment ces relations. Nous prenons nos gardes avec les gouvernements en tant que relation parce que ça fait partie de garder notre indépendance de toute façon.